Auteur

Albert Camus

Rien n'est vrai qui force à exclure.
Mais, après tout, rien n'est vrai qui force à exclure. La beauté isolée finit par grimacer, la justice solitaire finit par opprimer. Qui veut servir l'une à l'exclusion de l'autre ne sert personne ni lui-même, et, finalement, sert deux fois l'injustice.
Un jour vient où, à force de raisonnement, plus rien n'émerveille, tout est connu, la vie se passe à recommencer. C'est le temps de l'exil, de la vie sèche, des âmes mortes.
Ma position personnelle, pour autant qu'elle puisse être défendue, est d'estimer que si les hommes ne sont pas innocents, ils ne sont coupables que d'ignorance.
Je comprends ici ce qu'on appelle gloire: le droit d'aimer sans mesure. Il n'y a qu'un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c'est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer.
Mourir pour l'idée, c'est la seule façon d'être à la hauteur de l'idée. C'est la justification.
A certaines heures, pourtant, je me demande si l'amour n'est pas autre chose, s'il peut cesser d'être un monologue, et s'il n'y a pas une réponse, quelquefois.
Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile.
Les défaites d'un homme ne jugent pas les circonstances mais lui-même.
Un monde qu'on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d'illusions et de lumières, l'homme se sent comme un étranger.
Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence.
Le bonheur impliquait un choix et à l'intérieur de ce choix, une volonté concertée, et lucide.
En art, comme dans la nature, rien ne se perd.
On me disait que quelques morts étaient nécessaires pour amener un monde où l'on ne tuerait plus.
Il y a toujours des raisons au meurtre d'un homme. Il est, au contraire, impossible de justifier qu'il vive.
Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d'être jugé sans loi.
Je n'ai pas appris la liberté dans Marx. Il est vrai : je l'ai apprise dans la misère.
Le crime aussi est une solitude, même si on se met à mille pour l'accomplir.
Le bonheur n'est pas tout et les hommes ont leur devoir.
Parce que j'ai envie de vivre et d'être heureux. Je crois qu'on ne peut être ni l'un ni l'autre en poussant l'absurde dans toutes ses conséquences.
Il est indifférent de dormir ou de rester éveillé, si je n'ai pas d'action sur l'ordre de ce monde.
Je viens de comprendre enfin l'utilité du pouvoir : il donne ses chances à l'impossible.
Gouverner, c'est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi je volerai franchement.
Les religieux n'ont pas d'amis. Ils ont tout placé en Dieu.
La mémoire des pauvres est déjà moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise.

Œuvres de Albert Camus

12 mai 1959.ActuellesActuelles (1950-1958)Actuelles I, Chroniques 1944-1948 (1950)Actuelles I, Première réponseActuelles II, Chroniques 1948-1953Actuelles III, Chroniques algériennes, 1939-1958 (1958)ApocrypheCaligula (1944)Caligula (1944), II, 2Caligula (1944), III, 2Caligula (1944), IV, 13Caligula (1944), IV, 6CarnetsCarnets I, décembre 1937Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962)Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962), 1937Carnets II, janvier 1942 - mars 1951 (1964)Carnets III, mars 1951 - décembre 1959 (1989)Carnets, II