Auteur

Albert Camus

La liberté est un bagne aussi longtemps qu'un seul homme est asservi sur la terre. J'étais libre et je ne cessais de penser à la Russie et à ses esclaves.
Après beaucoup d'années où le monde m'a offert beaucoup de spectacles, ce que, finalement, je sais de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c'est au sport que je le dois.
Vraiment, le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités.
J'ai remarqué que chez certains êtres d'élite il y a une sorte de snobisme spirituel à croire que l'argent n'est pas nécessaire au bonheur. C'est bête, c'est faux, et dans une certaine mesure, c'est lâche.
Le théâtre n'est pas un jeu, c'est là ma conviction.
Dans un monde injuste ou indifférent, l'homme peut se sauver lui-même, et sauver les autres, par l'usage de la sincérité la plus simple et du mot le plus juste.
Chaque excès diminue la vitalité, donc la souffrance. La débauche n'a rien de frénétique, contrairement à ce qu'on croit. Elle n'est qu'un long sommeil.
Oui, on peut faire la guerre en ce monde, singer l'amour, torturer son semblable, parader dans les journaux, ou simplement dire du mal de son voisin en tricotant. Mais, dans certains cas, continuer, simplement continuer, voilà ce qui est surhumain.
Il y a toujours plus prisonnier que moi.
Il y a toujours plus prisonnier que moi était la phrase qui résumait alors le seul espoir possible.
L'homme n'est pas une idée.
Quelques sonneries de clairon dans le ciel encore doré témoignaient seulement que les militaires se donnaient l'air de faire leur métier.
Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu'il est fait, n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l'immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.
Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis bien trop intelligent pour ça.
Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel, deux ou trois fois par siècles à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité et l'ennui.
Le signe de la jeunesse, c'est peut-être une vocation magnifique pour les bonheurs faciles. Mais surtout, c'est une précipitation à vivre qui touche au gaspillage.
Car l'espoir, au contraire de ce qu'on voit, équivaut à la résignation. Et vivre, c'est ne pas se résigner.
J'en viens enfin à la mort et au sentiment que nous en avons. Sur ce point tout a été dit et il est décent de se garder du pathétique. On ne s'étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne ne savait.
Non, Caligula n'est pas mort. Il est là, et là. Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du coeur, si vous aimiez la vie, vous le verriez se déchaîner, ce monstre ou cet ange que vous portez en vous.
Il est bon quand même d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie.
La chance de ma vie, c'est que je n'ai rencontré, aimé (et déçu) que des êtres exceptionnels. J'ai connu la vertu, la dignité, le naturel, la noblesse, chez les autres.
Ce n'est pas la révolte en elle-même qui est noble, mais ce qu'elle exige, même si ce qu'elle obtient est encore ignoble.
Pour cesser d'être douteux, il faut cesser d'être, tout bellement.
Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette nausée comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde.
Il était difficile de peindre le monde et les hommes et, en même temps, de vivre avec eux.

Œuvres de Albert Camus

12 mai 1959.ActuellesActuelles (1950-1958)Actuelles I, Chroniques 1944-1948 (1950)Actuelles I, Première réponseActuelles II, Chroniques 1948-1953Actuelles III, Chroniques algériennes, 1939-1958 (1958)ApocrypheCaligula (1944)Caligula (1944), II, 2Caligula (1944), III, 2Caligula (1944), IV, 13Caligula (1944), IV, 6CarnetsCarnets I, décembre 1937Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962)Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962), 1937Carnets II, janvier 1942 - mars 1951 (1964)Carnets III, mars 1951 - décembre 1959 (1989)Carnets, II