Œuvre

La Mort heureuse (1971)

On ne naît pas fort, faible ou volontaire. On devient fort, on devient lucide. Le destin n'est pas dans l'homme mais autour de l'homme.
Le destin d'un homme, est toujours passionnant s'il l'épouse avec passion. Et pour certains, un destin passionnant, c'est toujours un destin sur mesure.
Je suis maintenant comme une éponge dont l'eau s'est retirée, toute sèche et racornie.
Beaucoup d'hommes compliquent leur existence et s'inventent des destins. Mais à quoi bon tricher? Ce qu'ils veulent c'est aimer et être aimés.
Un être beau n'a pas le droit d'enlaidir.
L'oisiveté n'est fatale qu'aux médiocres.
Cette vie qui me dévore, je ne l'aurais pas connue tout à fait, et ce qui m'effraie dans la mort c'est la certitude qu'elle m'apportera que ma vie a été consommée sans moi.
Toute la bassesse et la cruauté de notre civilisation se mesure à cet axiome stupide que les peuples heureux n'ont pas d'histoire.
Le bonheur lui aussi est une longue patience. Et dans presque tous les cas, nous usons notre vie à gagner de l'argent, quand il faudrait, par l'argent, gagner son temps.
Le souci de liberté et d'indépendance ne se conçoit que chez un être qui vit encore d'espoir.
Ces années de jeunesse sont si longues parce que si pleines, les années de vieillesse si courtes parce que déjà constituées.
Le bonheur impliquait un choix et à l'intérieur de ce choix, une volonté concertée, et lucide.
J'ai remarqué que chez certains êtres d'élite il y a une sorte de snobisme spirituel à croire que l'argent n'est pas nécessaire au bonheur. C'est bête, c'est faux, et dans une certaine mesure, c'est lâche.
Il est bon quand même d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie.
Un homme se juge toujours à l'équilibre qu'il sait apporter entre les besoins de son corps et exigences de son esprit.
Tout s'oublie, même les grands amours. C'est ce qu'il y a de triste et d'exaltant à la fois dans la vie. C'est pour ça qu'il est bon quand même d'avoir eu un grand amour, une passion malheureuse dans sa vie. ça fait au moins un alibi pour les désespoirs sans raison dont nous sommes accablés.
Cette vie qui me dévore, je ne l'aurais pas connue tout à fait, et ce qui m'effraie dans la mort c'est la certitude qu'elle m'apportera que ma vie a été consommée sans moi.
Le monde ne dit jamais qu'une chose, et il intéresse, puis il lasse. Mais un temps vient toujours où il conquiert à force de répéter et touche le prix de sa persévérance.
Il faut du temps pour vivre. Comme toute œuvre d'art la vie exige qu'on y pense.
Les chats dorment des journées entières et aiment de la première étoile jusqu'à l'aube. Leurs voluptés mordent et leur sommeil est sourd. Ils savent aussi que le corps a une âme où l'âme n'a point de part.
De même qu’il faut savoir s’arrêter en art, qu’un moment vient toujours où une sculpture ne doit plus être touchée et qu’à cet égard une volonté d’inintelligence sert toujours plus un artiste que les ressources les plus déliées de la clairvoyance, de même il faut un minimum d’inintelligence pour parfaire une vie dans le bonheur. À ceux qui ne l’ont pas de la gagner.
Mon Dieu, vous avez l'opinion de votre journal du matin. Moi, j'ai l'opinion du monde. Vous pensez avec L’Écho de Paris et je pense avec le monde. Quand il est dans la lumière, quand le soleil tape, j'ai envie d'aimer et d'embrasser, de me couler dans des corps comme dans des lumières, de prendre un bain de chair et de soleil.
On ne vit pas plus ou moins longtemps heureux. On l'est. Un point, c'est tout. Et la mort n'empêche rien, c'est un accident du bonheur en ce cas.
Lécher sa vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin. Là était toute sa passion. Cette présence de lui-même à lui-même, son effort désormais était de la maintenir devant tous les visages de sa vie, même au prix d’une solitude qu’il savait maintenant si difficile à supporter. Il ne trahirait pas. Toute sa violence l’y aidait et le point où elle le portait, son amour l’y rejoignait comme une furieuse passion de vivre.
Lécher sa vie comme un sucre d’orge, la former, l’aiguiser, l’aimer enfin. Là était toute sa passion.