La misère est une forteresse sans pont-levis.
Un enfant n'est rien par lui-même, ce sont ses parents qui le représentent. C'est par eux qu'il se définit, qu'il est défini aux yeux du monde. C'est à travers eux qu'il se sent jugé vraiment, c'est-à-dire jugé sans pouvoir faire appel.
Mais les traditions familiales n'ont souvent pas de fondement plus solide, et les ethnologues me font bien rire qui cherchent la raison de tant de rites mystérieux. Le vrai mystère, dans beaucoup de cas, c'est qu'il n'y a pas de raison du tout.
Suicide et meurtre sont ici deux faces d'un même ordre, celui d'une intelligence malheureuse qui préfère à la souffrance d'une condition limitée la noire exaltation où terre et ciel s'anéantissent.
L'histoire ne peut plus être dressée alors en objet de culte. Elle n'est qu'une occasion, qu'il s'agit de rendre féconde par une révolte vigilante.
Mais qui se donne au temps de sa vie, à la maison qu'il défend, à la dignité des vivants, celui-là se donne à la terre et en reçoit la moisson qui ensemence et nourrit à nouveau.
L'absurde en lui-même est contradiction.
De la même manière, si l'on refuse ses raisons au suicide, il n'est pas possible d'en donner au meurtre. On n'est pas nihiliste à demi.
Plutôt mourir debout que de vivre à genoux.
La conscience vient au jour avec la révolte.
Nous pensions que le bonheur est la plus grande des conquêtes, celles qu'on fait contre le destin qui nous est imposé. Même dans la défaite, ce regret ne nous quittait pas.
Délicieuse angoisse d'être, proximité exquise d'un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à sa perte? A nouveau, sans répit, courons à notre perte.
La meilleure façon de parler de ce qu'on aime est d'en parler légèrement.
La beauté ne peut se passer de l'homme et nous ne donnerons à notre temps sa grandeur et sa sérénité qu'en le suivant dans son malheur.
Pour qu'une pensée change le monde, il faut d'abord qu'elle change la vie de celui qui la porte. Il faut qu'elle se change en exemple.
Question à poser: Aimez-vous les idées - avec passion, avec le sang? Faites-vous une insomnie de cette idée? Sentez-vous que vous jouez votre vie sur elle? Que de penseurs reculeraient!
Quand on a l'esprit élevé et le coeur bas, on écrit de grandes choses et on en fait de petites.
La consolation de ce monde c'est qu'il n'y a pas de souffrances continues. Une douleur disparaît et une joie renaît. Toutes s'équilibrent. Ce monde est compensé.
Ce qui distingue le plus l'homme de la bête, c'est l'imagination. De là que notre sexualité ne puisse être vraiment naturelle, c'est-à-dire aveugle.
Et si nous choisissons de servir cette communauté, nous choisissons le dialogue jusqu'à l'absurde - contre toute politique du mensonge ou du silence. C'est comme cela qu'on est libre avec les autres.
Un monde où il n'y a plus de place pour l'être, pour la joie, pour le loisir actif, est un monde qui doit mourir. Aucun peuple ne peut vivre en dehors de la beauté. Il peut quelque temps se survivre et c'est tout.
Il y a chez les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.
Détestable, l'écrivain qui parle, exploite ce qu'il n'a jamais vécu. Mais attention, un assassin n'est pas l'homme le plus désigné pour parler du crime.
Tu ne vois pas que le monde il est jaloux du bonheur que je te donne. Tu connaîtras plus tard le bonheur que tu avais.
Que ce monde sans amour était comme un monde mort et qu'il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du courage pour réclamer le visage d'un être et le coeur émerveillé de la tendresse.
Œuvres de Albert Camus
12 mai 1959.ActuellesActuelles (1950-1958)Actuelles I, Chroniques 1944-1948 (1950)Actuelles I, Première réponseActuelles II, Chroniques 1948-1953Actuelles III, Chroniques algériennes, 1939-1958 (1958)ApocrypheCaligula (1944)Caligula (1944), II, 2Caligula (1944), III, 2Caligula (1944), IV, 13Caligula (1944), IV, 6CarnetsCarnets I, décembre 1937Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962)Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962), 1937Carnets II, janvier 1942 - mars 1951 (1964)Carnets III, mars 1951 - décembre 1959 (1989)Carnets, II