Œuvre
Eugène Onéguine (1823-1831)
L'habitude est un don du ciel, - Qui fait office de bonheur.
Les passions sont imprudentes. Faut-il leur en faire grief ?
Je me rappelle un jour d'orage; - J'étais jaloux de tous ces flots - Qui venaient, chacun à son tour, - Ramper, pleins d'amour, à tes pieds ! - J'aurais voulu, comme la mer, - Effleurer ces pieds de mes lèvres !
Mortels ! vous êtes tous semblables - A Eve, notre bonne aïeule : - Ce que vous tenez vous ennuie. - Toujours le serpent vous attire - Vers les mystères de son arbre. - Il vous faut du fruit défendu. - Sans quoi l'Eden est insipide.
Peut-être notre âme craintive - Devant la jeunesse du monde - Se souvient-elle des années - Qui plus jamais ne reviendront.
L'âge me pousse vers la prose, - \r\nL'âge chasse la folle rime, - \r\nQue, je l'avoue en soupirant, - \r\nJe courtise moins ardemment.
La parenté, ce sont ces gens - Pour qui nous avons des égards, - Qu'il nous faut aimer, respecter, - A qui (la coutume l'exige) - Nous devons, autour de Noël, - Une visite ou une lettre, - Afin que le reste du temps - Ils cessent de penser à nous.
Pour sa part, l'ardente jeunesse - \r\nEst hors d'état de rien cacher. - \r\nHaine, amour, bonheur ou tristesse, - \r\nElle est prête à tout révéler.
L'ivresse du monde est mortelle, - Et nous sommes pris vous et moi, - Chers amis, dans son tourbillon.
Moins nous tenons à une femme, - \r\nPlus sûrement nous lui plaisons, - \r\nEt la perdons, et corps et âme, - \r\nDans l'abandon de sa raison.
Mais il est triste de se dire - \r\nQu'on a gaspillé sa jeunesse, - \r\nQu'on l'a trahie à chaque instant - \r\nEt qu'elle nous l'a bien rendu, - \r\nQue les meilleurs de nos désirs, - \r\nQue les plus pures rêveries - \r\nSont allés à la pourriture - \r\nComme les feuilles de l'automne.
Je me rappelle un jour d'orage ; - \r\nJ'étais jaloux de tous ces flots - \r\nQui venaient, chacun à son tour, - \r\nRamper, pleins d'amour, à tes pieds ! - \r\nJ'aurais voulu, comme la mer, - \r\nEffleurer ces pieds de mes lèvres !
L'amour est le jeu de Satan. - \r\nTrouver quelqu'un qu'on puisse aimer, - \r\nQuelqu'un qui ne trahira pas ; - \r\nQuelqu'un qui apprécie les choses - \r\nEt les mots selon notre goût ; - \r\nQui ne dit aucun mal de nous ; - \r\nQui prend soin de notre confort ; - \r\nQui nous pardonne nos défauts - \r\nEt qui jamais ne nous ennuie. - \r\nVous cherchez en vain ce fantôme ; - \r\nCessez de perdre vos efforts.
Ô ma fugitive jeunesse. - \r\nMerci à toi pour les plaisirs ; - \r\nPour la tristesse et les tempêtes, - \r\nPour les souffrances délicieuses, - \r\nPour les fêtes et leurs folies, - \r\nPour tout ce que tu m'as donné. - \r\nMerci. J'ai connu des alarmes ; - \r\nMais je t'ai pleinement goûtée. - \r\nIl suffit. C'est l'âme lucide - \r\nQue j'entre dans une autre voie. - \r\nJ'en ai fini et je respire.
L'âge me pousse vers la prose, - \r\nL'âge chasse la folle rime, - \r\nQue, je l'avoue en soupirant, - \r\nJe courtise moins ardemment.
Pour sa part, l'ardente jeunesse - \r\nEst hors d'état de rien cacher. - \r\nHaine, amour, bonheur ou tristesse, - \r\nElle est prête à tout révéler.
L'habitude est un don du ciel - \r\nQui fait office de bonheur.
Rien ne nous plaît que l'interdit, - \r\nC'est là qu'est notre paradis.
Mais, feu et flamme, la jeunesse - \r\nNe peut jamais dissimuler. - \r\nHaine ou amour, joie ou tristesse, - \r\nelle a besoin de vous parler.