Œuvre

Jachère-party (1996)

Les journaux regorgent d'histoires de braves gens pris en otages à la banque par des gangsters, mais ils restent muets sur les cas, pourtant plus fréquents, de clients pris en otages pas leur banquier.
Il est également absurde de vivre en perdant de vue le paramètre absolue de la mort que de laisser la pensée de la mort prochaine gâcher mon existence.
L'argent, si concret quand on en manque ou quand on en a peu, devient léger, quasiment gazeux, aussitôt qu'il se trouve rassemblé en grande quantité.
Rien de tel que le vin pour perdre conscience. Un sang nouveau coule dans mes veines, qui a goût de raisin.
Ces livres, d’ailleurs, on ne les choisit que pour offrir. Pour s’en débarrasser.
Chez les jeunes gens, la révolte se traduit par des vomissements. Ils refusent de digérer, sinon d’avaler. Le système digestif, révulsé par l’aspect peu appétissant de la réalité nauséabonde qu’on lui destine, se met spontanément en grève et les force à régurgiter.
Pour gagner de quoi vivre, je ne dispose que des produits dérivés de ma peur.
J’écrivais des histoires absurdes ou je dessinais, j’inventais d’impérieuses raisons de salir du papier. Au bout d’un certain nombre de feuilles maculées, griffonnées, dactylographiées, raturées, chiffonnées, l’horreur imaginaire faisait pâlir la vraie.
Le mal des livres d’art est pire que le mal de mer. Au moins, sur un bateau, on va quelque part, on n’est pas malade pour rien.
En réalité, cette manie de voleter de livre en livre pour y déguster un paragraphe par-ci, deux lignes par-là, me paraissait plutôt innocente, puisqu’elle me permettait de visiter de multiples univers romanesques sans donner prise aux lois en vigueur chez l’un ou chez l’autre. Je goûte, et hop ! je me dérobe !
Parce qu’un écrivain utilise dans le bon ordre un sujet, un verbe, un complément, je devrais me passionner pour un abruti coincé entre sa femme et sa maîtresse, sur fond de révolution ou de guerre mondiale ?
À force de meubler mon territoire, d’engranger mes objets de prédilection, j’ai fini par l’encombrer au point de manquer d’espace vital. J’étouffe dans un bunker envahi par le papier.
La culture, autant que l’agriculture, souffre d’une superproduction dantesque. Elle propose quotidiennement une vaste gamme de produits périssables à écouler dans des délais de plus en plus brefs.
Ne plus lire, ne plus entendre de musique, ne plus regarder la télévision ni les affiches dans la rue, cela suppose une force de contradiction peu commune. Tous les moyens sont bons pour prendre les petits poissons comme moi dans les filets dérivants de la culture de consommation.
La vie des animaux, source inépuisable de leçons de morale, inspire de nombreuses heures d’antenne. Les exemples ne manquent pas de proies dévorées parce qu’elles couraient moins vite que les prédateurs, ou qu’elles ont fait preuve d’une impardonnable euphorie. On ne se lasse pas de célébrer, sur un ton de menace, la fausse loi de la sélection naturelle.
On ne se lasse pas de célébrer, sur un ton de menace, la fausse loi de la sélection naturelle.
Si la vieillesse est un naufrage, l'inclinaison du navire donne de précieuses informations sur l’imminence du désastre.
Ma déprime est peut-être due à l’âge, à la crise économique ou à la mauvaise santé du marché de l’art, n’empêche que les difficultés des autres ne me consolent pas.
Mon capital vie fond plus vite qu’un glaçon dans un verre de vin chaud : il suffit de remplacer un an par un franc pour évaluer le montant de l'addition : cinquante-huit ans, cinquante-huit francs. Les plus riches ont moins de cent francs, cent ans de vie en poche.