Dans l'échelle des créatures, il n'y a que l'homme pour inspirer un dégoût soutenu. La répugnance que fait naître une bête est passagère; elle ne mûrit nullement dans la pensée, tandis que nos semblables hantent nos réflexions.
Etre appelé déicide, c'est l'insulte la plus flatteuse qu'on puisse adresser à un individu ou à un peuple.
L'orgasme est un paroxysme; le désespoir aussi. L'un dure un instant; l'autre, une vie.
«Après moi le déluge» est la devise inavouée de tout un chacun: si nous admettons que d'autres nous survivent, c'est avec l'espoir qu'ils en seront punis.
Tout démocrate est un tyran d'opérette.
La multiplication de nos semblables confine à l'immonde; le devoir de les aimer, au saugrenu. Il n'empêche que toutes nos pensées sont contaminées par la présence de l'humain, qu'elles sentent l'humain, et qu'elles n'arrivent pas à s'en dégager.
Nous respirerions enfin mieux si un beau matin on nous apprenait que la quasi-totalité de nos semblables se sont volatilisés comme par enchantement.
L'Empire craquait, les Barbares se déplaçaient... Que faire, sinon s'évader du siècle? Heureux temps où l'on avait où fuir, où les espaces solitaires étaient accessibles et accueillants! Nous avons été dépossédés de tout, même du désert.
Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach a fait le sien divin!
Distribuer des coups dont aucun ne porte, attaquer tout le monde sans que personne s'en aperçoive, lancer des flèches dont on est seul a recevoir le poison!
La société libérale, éliminant le mystère, l'absolu, l'ordre et n'ayant pas plus de vraie métaphysique que de vraie police, rejette l'individu sur lui même, tout en l'écartant de ce qu'il est, de ses propres profondeurs.
Compter en vain sur l'aubaine d'être seul. Toujours escorté par soi-même!
Sans volonté, nul conflit: point de tragédie avec des abouliques. Cependant la carence de la volonté peut être ressentie plus douloureusement qu'une destinée tragique.
A mesure que l'art s'enfonce dans l'impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d'en être une, si l'on songe que l'art, en voie d'épuisement, est devenu à la fois impossible et facile.
Penser, c'est méditer le désastre.
Sans amour, tout est rien.
La malchance est le produit du hasard; c'est l'expression de la volonté du sort - sur laquelle, nous-mêmes issus du hasard et misérables prétextes d'un échec temporel, nous n'avons aucune prise.
Le mal est notre sens ascendant; la défaite, notre élévation.
Ce que nous sommes et ce que nous avons été, nous ne pouvons plus l'être.
Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles, puisqu'on en a un besoin constant et qu'on les invente parce qu'il n'y a pas moyen de s'en passer.
Le malheur d'être incapable d'états neutres, autrement que par la réflexion et l'effort. Ce qu'un idiot obtient d'emblée, il faut qu'on se démène nuit et jour pour y atteindre, et seulement par à-coups.
L'Occident : une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé.
Une interrogation ruminée indéfiniment vous sape autant qu'une douleur sourde.
C'est durant nos veilles que la douleur accomplit sa mission, qu'elle se réalise et s'épanouit. Elle est alors illimitée comme la nuit, qu'elle imite.
On appelle injustement imaginaires des maux qui ne sont que trop réels au contraire, puisqu'ils procèdent de notre esprit, seul régulateur de notre équilibre et de notre santé.
Œuvres de Emil Cioran
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