Œuvre
Cahiers, 1957-1972 (1997)
On ne réfléchit que parce qu'on se dérobe à l'acte. Penser, c'est être en retrait.
Le seul service que nous pouvons demander aux autres, c'est de ne pas deviner à quel point nous sommes lamentables.
L'homme est un animal surmené.
Le secret de l'Histoire, c'est le refus du salut.
Je viens d'écrire une apologie de la haine. Mais au fond ce que j'entends par haine, c'est un mouvement de désespoir, c'est la noirceur du désespoir, état purement subjectif qui n'a rien à voir avec la volonté de nuire, avec l'acharnement contre autrui.
N'est révolutionnaire que celui qui met en cause le fait même d'exister ; tous les autres, l'anarchiste en tête, pactisent avec l'ordre établi.
Tant qu'on envie la réussite de qui que ce soit, fût-ce d'un dieu, on est un vil esclave comme tout le monde.
Les enfants qui ne rougissent pas de la médiocrité de leurs parents sont irrévocablement condamnés à la médiocrité. Rien n'est plus stérilisant que d'admirer ses géniteurs.
Quiconque se survit se méprise sans le dire, et parfois sans le savoir.
Un homme superficiel est quelqu'un qui a donné libre cours à ses impulsions. On ne s'approfondit qu'en les contrecarrant.
Si en agissant nous pouvions nous voir, parcelle de matière se démenant dans l'illimité, nous arrêterions aussitôt.
Dès qu'un affecte un ton prophétique, il y a un début de rassemblement. Mais quand vous doutez, qui voulez-vous qui accoure ? Le doute n'est pas une trompette.
Les stoïciens ont raison en théorie. En pratique, tout joue contre eux.
L'ignorance est un état parfait. Et on comprend que celui qui en jouit ne veuille pas en sortir.
L'heure de vérité sonne pour certains, pour la majorité, une seule fois ; pour d'autres, elle ne cesse de sonner.
Qu'on le veuille ou non, le suicide est une promotion - un imbécile qui se donne la mort n'est plus un imbécile.
Quiconque veut laisser une oeuvre n'a rien compris. Il faut apprendre à s'émanciper de ce qu'on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c'est peut-être cela la grâce.
Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l'on en juge d'après la gueule du triomphateur.
Le malheur est qu'un bonheur conscient n'est plus un bonheur et qu'un bonheur qui s'ignore n'en est pas un davantage.
Tous nos vices viennent de l'excès d'activité, de cette propension à nous réaliser, à donner une apparence honorable à nos travers.
Mon amour des livres, le besoin que j'ai de me cultiver, la soif d'apprendre, d'emmagasiner, de savoir, d'accumuler des vétilles sur toutes choses - qui en rendre responsable.
Si je n'avance sur aucun plan, et si je ne produis rien, c'est que je cherche l'introuvable ou, comme l'on disais jadis, la vérité. Faute de pouvoir l'atteindre, je piétine, j'attends, j'attends.
N'écris rien dont tu aies à rougir dans les moments de suprême solitude. La mort plutôt que la tricherie ou le mensonge.
La France un pays d'amateurs ; et, côté positif de son dilettantisme, le seul endroit au monde où la nuance compte encore.
Celui qui m'assure ignorer la rancune, j'ai toujours la tentation de lui donner une gifle, pour lui montrer qu'il se trompe.