Œuvre

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tout compte fait, la vie est une chose extraordinaire.
On ne demande pas la liberté, mais l'illusion de liberté. C'est pour cette illusion que l'humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ?
On ne devient invulnérable que par l'ascèse, c'est-à-dire en se refusant tout. C'est alors seulement que le monde ne peut plus rien sur nous.
Si l'intensité des sensations suffisait à conférer du talent, j'aurais pu être quelqu'un.
Je n'aime pas démontrer, car je ne tiens à convaincre personne.
Je ne sais pas quand, à quel âge, quelque chose s'est brisé en moi qui détermina le cours de mes pensées et le style d'une vie inaccomplie ; ce que je sais est que cette brisure dut avoir lieu assez tôt, au sortir de l'adolescence.
La joie n'a pas d'arguments ; la tristesse en possède d'innombrables. Et c'est ce qui la rend si terrible et nous empêche d'en guérir.
Ni mon intelligence, ni mes moyens d'expression ne sont à la hauteur de ma faculté de sentir, je veux dire de mes tortures.
Il vient un moment où, après avoir perdu les illusions sur les autres, on les perd sur soi-même.
Je juge tout le monde et tout le monde me juge. Si je pouvais me voir avec les yeux des autres, je disparaîtrais sur le coup.
Toute certitude qui se retire de notre conscience la soulage au début, puis l'alourdit d'une nouvelle interrogation.
L'écharde dans la chair, non le poignard dans la chair. Telle m'apparaît la conscience.
Toutes mes contradictions viennent de ce qu'on ne peut aimer la vie plus que je ne l'aime, ni ressentir en même temps et d'une manière presque ininterrompue un sentiment d'inappartenance, d'exil et d'abandon.
Ce qui m'intéresse, c'est ma vie, et non les doctrines sur la vie. J'ai beau parcourir des livres, je n'y trouve rien de direct, d'absolu, d'irremplaçable.
Ce que les autres font, j'ai toujours l'impression, voire la conviction que je pourrais le faire mieux. Pourquoi n'ai-je pas la même réaction à l'égard de ce que je fais ?
La Vie me met de côté, pour qu'elle puisse avancer. Se sentir comme un obstacle à la marche des choses. J'importune le Devenir.
On peut dire tout ce qu'on veut, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les espoirs qu'on a rejetés ou perdus.
Chacun croit qu'il poursuit seul la vérité, et que les autres sont incapables de la rechercher et ne méritent pas de l'atteindre.
Je suis le contraire d'un aventurier : tout me fait peur et tout me fatigue ici-bas ; c'est seulement au niveau de l'idée que j'ai un vague goût de l'aventure.
L'homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s'enfoncer davantage dans l'irréparable.
Plus je vais, plus je m'aperçois que les êtres que je comprends le moins sont ceux que je connais le mieux. Mes amis sont des énigmes.
Perdre la confiance en soi-même, c'est cela la mort dans la vie - ni plus, ni moins.
Le Français sait qu'il est intelligent ; de là viennent tous ses défauts.
Je suis renversé par la quantité de livres qui ne me disent rien, qui ne me regardent pas, et auxquels il m'est impossible de reconnaître une valeur objective. Je sais qu'ils n'auraient pas dû être écrits.
L'homme est sans conteste une apparition extraordinaire, mais il n'est pas une réussite.