Œuvre
Cahiers, 1957-1972 (1997)
Je connais toutes les formes de lâcheté, sauf l'intellectuelle. J'ai, indéniablement, un certain courage devant le papier blanc. Je dois ajouter aussi que je n'ai jamais écrit une seule ligne contre mes convictions.
Pascal, Dostoïevski, Nietzsche, Baudelaire - tous ceux dont je me sens près ont été des malades.
Le mot qui me vient le plus à l'esprit, que je sois dehors ou chez moi, est duperie. A lui seul, il résume toute ma philosophie.
Connais-toi toi-même. On n'a jamais exprimé en une formule plus brève l'état de malédiction.
Ces amis trop empressés qui vous rendent des services qu'on ne leur a pas demandés - La pire forme d'indiscrétion. On ne devrait pas s'occuper de nous sans notre consentement.
L'excès de vérité envers soi-même est incompatible avec l'action. Il est même néfaste.
Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l'ont assez démontré pendant l'Occupation ; je n'en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l'occupant ou qui ait pris un air servile.
Tous les hommes cherchent le plaisir, la proposition est vraie, à condition d'y ajouter qu'il en est qui cherchent la douleur et que c'est là aussi une poursuite du plaisir. C'est l'hédonisme à rebours.
Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu'il demeure dans la superstition du passé et de l'avenir.
Comment se fait-il qu'il y ait si peu de gens bien ? J'en ai assez de ces ébauches d'humanité, de ces caricatures, de ces êtres à demi réussis.
On est né heureux ou malheureux.
Pour nous astreindre efficacement à la modestie, il faudrait nous rappeler toujours que tout ce qui nous arrive n'est au fond un événement que pour nous seuls.
Bénis soient mes échecs ! Je leur dois tout ce que je sais.
Dissimuler ses rancunes, c'est là tout le secret de l'homme comme il faut.
Une amitié qui a duré quelques années, si elle se dénoue, on doit accepter le fait sans aigreur ; elle devait finir un jour. Que l'on se souvienne seulement de ce qu'elle fut, non de ce qu'elle est devenue.
Les gens ne s'intéressent qu'à ce que nous cachons.
On me jugera sur ce que j'aurai écrit, et non sur ce que j'aurai lu. Cette lapalissade, je la perds trop souvent de vue. Je m'attribue quelque mérite après chaque bouquin que j'ai dévoré.
Un auteur m'est gâté dès qu'il me faut le lire pour en parler. La véritable lecture est naïve, désintéressée.
Je ne crois à rien, sauf à la liberté. J'avoue cette grande faiblesse. Pour tout le reste, je manque de convictions ; je n'ai que des opinions.
Il ne faudrait jamais blesser personne : comment faire ? En ne se manifestant pas. Car tout acte blesse quelqu'un. Par l'abstention on épargne tout le monde.
Quand on pense que la théorie du surhomme fut conçue par quelqu'un qui était rongé par toutes les maladies, par un être chétif et suprêmement vulnérable quelle leçon !
Une passion a toujours raison dans l'immédiat ; jamais dans le futur.
La seule chose qui élève l'homme au-dessus de l'animal est la parole ; et c'est elle aussi qui le met souvent au-dessous.
Une traduction est mauvaise quand elle est plus claire, plus intelligible que l'original. Cela prouve qu'elle n'a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime.
Si nous pouvions nous borner à regarder ! Mais le malheur veut que nous nous entêtions à comprendre.