La folie n'est peut-être qu'un chagrin qui n'évolue plus.
Il est impossible de savoir pourquoi une idée s'empare de nous pour ne plus nous lâcher. On dirait qu'elle surgit du point le plus faible de notre esprit ou, plus précisément, du point le plus menacé de notre cerveau.
L'anxieux construit ses terreurs, puis s'y installe : c'est un pantouflard du vertige.
Le lot de celui qui s'est trop révolté est de n'avoir plus d'énergie que pour la déception.
L'esprit n'avance que s'il a la patience de tourner en rond, c'est-à-dire d'approfondir.
Ce besoin de remords qui précède le Mal, que dis-je ! qui le crée...
La pâleur nous montre jusqu'où le corps peut comprendre l'âme.
Alors qu'il faut la sensibilité d'un écorché ou une longue tradition de vice pour associer au plaisir la conscience du plaisir, la douleur et la conscience de la douleur se confondent même chez l'imbécile.
Je viens d'écrire une apologie de la haine. Mais au fond ce que j'entends par haine, c'est un mouvement de désespoir, c'est la noirceur du désespoir, état purement subjectif qui n'a rien à voir avec la volonté de nuire, avec l'acharnement contre autrui.
N'est révolutionnaire que celui qui met en cause le fait même d'exister ; tous les autres, l'anarchiste en tête, pactisent avec l'ordre établi.
Et peut-être c'est ça la vie, sans vouloir employer de grands mots, c'est que l'on fait des choses auxquelles on adhère sans y croire, oui, c'est à peu près ça.
Les enthousiastes commencent à devenir intéressants quand ils sont confrontés à l'échec et que la désillusion les rend humains.
Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. L'échec est la version moderne du néant.
Sans le suicide la vie serait à mon avis insupportable. On n'a pas besoin de se tuer. On a besoin de savoir qu'on peut se tuer. Cette idée est exaltante. Elle vous permet de supporter tout.
Pour moi, tout type qui ne se suicide pas, il est prostitué, dans un certain sens. Il y a des degrés de prostitution. Mais il est évident que tout acte participe du trottoir.
J'ai écrit pour injurier la vie et pour m'injurier. Résultat ? Je me suis supporté, et j'ai mieux supporté la vie.
Chacun de nous est né avec une dose de pureté, prédestinée à être corrompue par le commerce avec les hommes, par ce péché contre la solitude.
Etre, c'est être coincé.
Vie, pseudonyme de Dieu
Au temps où l'humanité, à peine développée, s'essayait au malheur, nul ne l'aurait crue capable d'en produire un jour en série.
La liberté est le bien suprême pour ceux-là seuls qu'anime la volonté d'être hérétiques.
Si nous n'avions la faculté d'exagérer nos maux, il nous serait impossible de les endurer. En leur attribuant des proportions inusitées, nous nous considérons comme des réprouvés de choix, des élus à rebours, flattés et stimulés par la disgrâce.
Si l'on admet que c'est le diable qui gouverne le monde, tout s'explique. Par contre, si c'est Dieu qui règne, on ne comprend rien.
Dans Faust, le diable est le serviteur de Dieu. Je me demande si ce n'est pas l'inverse. Car si l'on admet que le démon gouverne le monde, tout s'explique. Par contre, si c'est Dieu qui règne, rien n'est explicable.
Toute amitié est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles.
Œuvres de Emil Cioran
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