Œuvre

Précis de décomposition (1949)

Cette langueur vide et prostrée où rien ne nous arrête sinon le spectacle de l'univers qui se carie sous nos regards.
La décomposition préside aux lois de la vie: plus proches de notre poussière que ne le sont de la leur les objets inanimés, nous succombons avant eux et courons vers notre destin sous le regard des étoiles apparemment indestructibles.
Qui sait si chacun de nous n'aspire au privilège de tuer tous ses semblables? Mais ce privilège est départi à très peu de gens.
Qu'un sort clément nous dispense de notre raison! Point d'issue tant de l'intellect demeure attentif aux mouvements du coeur, tant qu'il ne s'en désaccoutume pas!
Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l'humanité?
Telle duperie triomphe: il en résulte une religion, une doctrine ou un mythe - et une foule de fervents; telle autre échoue: ce n'est alors qu'une divagation, une théorie ou une fiction.
Ainsi, Hegel est un Héraclite qui a lu Kant; et notre Ennui, un éléatisme affectif, la fiction de la diversité démasquée et révélée au coeur...
L'humanité rougira d'enfanter quand elle verra les choses telles qu'elles sont.
Nul n'est responsable d'être, et encore moins d'être ce qu'il est. Frappé d'existence, chacun subit comme une bête les conséquences qui en découlent.
Tout homme promet tout, mais tout homme vit pour connaître la fragilité de son étincelle et le manque de génialité de la vie.
Et nous parlons tous. Nous nous trahissons, nous exhibons notre coeur; bourreau de l'indicible, chacun s'acharne à détruire tous les mystères, en commençant par les siens.
La vie ne pouvant s'accomplir que dans l'individuation - ce fondement dernier de la solitude -, chaque être est nécessairement seul du fait qu'il est individu.
Les instants se suivent les uns les autres; rien ne leur prête l'illusion d'un contenu ou l'apparence d'une signification; ils se déroulent; leur cours n'est pas le nôtre; nous en contemplons l'écoulement, prisonniers d'une perception stupide.
Le pluriel implicite du «on» et le pluriel avoué du «nous» constituent le refuge confortable de l'existence fausse. Le poète seul prend la responsabilité du «je», lui seul parle en son propre nom, lui seul a le droit de le faire.
L'amour, une rencontre de deux salives. Tous les sentiments puisent leur absolu dans la misère des glandes.
Histoire universelle: histoire du Mal. Oter les désastres du devenir humain, autant vaut concevoir la nature sans saisons.
Chacun est pour soi le seul point fixe de l'univers. Et si quelqu'un meurt pour une idée, c'est qu'elle est son idée, et son idée est sa vie.
Vivre et mourir à la troisième personne..., m'exiler en moi, me dissocier de mon nom, pour toujours distrait de celui que je fus..., atteindre enfin - puisque la vie n'est supportable qu'à ce prix - à la sagesse de la démence...
Le processus de vieillissement dans l'univers verbal suit un rythme autrement accéléré que dans l'univers matériel. les mots, trop répétés, s'exténuent et meurent, alors que la monotonie constitue la loi de la matière.
Dans tout homme rien n'est plus existant et véridique que sa propre vulgarité, source de tout ce qui est élémentairement vivant.
L'espoir est une vertu d'esclave.
Celui qui parle au nom des autres est toujours un imposteur. Politiques, réformateurs et tous ceux qui se réclament d'un prétexte collectif sont des tricheurs. Il n'y a que l'artiste dont le mensonge ne soit pas total, car il n'invente que soi.
La poésie s'abâtardit quand elle devient perméable à la prophétie ou à la doctrine: la «mission» étouffe le chant, l'idée entrave l'envol.
Nulle civilisation ne saurait s'éteindre dans une agonie indéfinie; des tribus rôdent alentour, flairant les relents des cadavres parfumés.
Dans l'échelle des créatures, il n'y a que l'homme pour inspirer un dégoût soutenu. La répugnance que fait naître une bête est passagère; elle ne mûrit nullement dans la pensée, tandis que nos semblables hantent nos réflexions.