Œuvre
Histoire et Utopie (1960)
La sagesse, que rien ne fascine, recommande le bonheur donné, existant; l'homme le refuse, et ce refus seul en fait un animal historique, j'entends un amateur de bonheur imaginé.
A la longue, la vie sans utopie devient irrespirable, pour la multitude du moins: sous peine de se pétrifier, il faut au monde un délire neuf.
Les libertés ne prospèrent que dans un corps social malade: tolérance et impuissance sont synonymes.
Une civilisation se révèle féconde par la faculté qu'elle a d'inciter les autres à l'imiter; qu'elle finisse de les éblouir, elle se réduit à une somme de bribes et de vestiges.
Nous sommes nés pour exister, non pour connaître; pour être, non pour nous affirmer.
Le savoir, ayant irrité et stimulé notre appétit de puissance, il nous conduira inexorablement à notre perte.
La connaissance ruine l'amour: à mesure que nous pénétrons nos propres secrets, nous détestons nos semblables, précisément parce qu'ils nous ressemblent. Quand on n'a plus d'illusions sur soi, on n'en garde pas sur autrui.
Créer c'est léguer ses souffrances, c'est vouloir que les autres s'y plongent et les assument, s'en imprègnent et les revivent.
Moraliste profiteur, psychologue doublé d'un parasite, le flatteur connaît notre faiblesse et l'exploite sans vergogne.
Le sceptique est le sadisme des âmes ulcérées.
Dans son dessein général, l'utopie est un rêve cosmogonique au niveau de l'histoire.
Nous n'avons en somme le choix qu'entre une volonté malade et une volonté mauvaise; l'une excellente, parce que frappée, immobilisée, inefficace; l'autre, nuisible, donc remuante, investie d'un principe dynamique.
Par rapport à l'Occident, tout en Russie se hausse d'un degré: le scepticisme y devient nihilisme, l'hypothèse dogme, l'idée icône.
Tout démocrate est un tyran d'opérette.
La multiplication de nos semblables confine à l'immonde; le devoir de les aimer, au saugrenu. Il n'empêche que toutes nos pensées sont contaminées par la présence de l'humain, qu'elles sentent l'humain, et qu'elles n'arrivent pas à s'en dégager.
La société libérale, éliminant le mystère, l'absolu, l'ordre et n'ayant pas plus de vraie métaphysique que de vraie police, rejette l'individu sur lui même, tout en l'écartant de ce qu'il est, de ses propres profondeurs.