Auteur

Camille Laurens

Que les mots suscitent des émotions violentes, des sentiments comme la tendresse et la pitié, c'est déjà beaucoup, mais qu'ils touchent ainsi le corps, le fond du ventre qu'ils nous amènent à sangloter, à rire, à désirer, il faut le vivre pour le croire.
Je ne suis pas hantée par l'exactitude, je laisse ma mémoire avoir de l'imagination.
Edgar Degas n'a pas la réputation d'un Renoir ou d'un Corot, pour qui une oeuvre est achevée quand on a envie de coucher avec le modèle.
La danse n'est pas un conte de fées, c'est un métier pénible. Cendrillons sans marraine, les petits rats ne deviennent pas des princesses, et leurs cochers sans carrosse restent des souris grises comme le coutil de leurs chaussons.
Le petit rat ne cesse de répéter jusqu'à épuisement les mêmes gestes, le sculpteur fait, défait et refait sans cesse des modelages toujours imparfaits.
C'est toujours une chose étrange, dans une fratrie, de voir le destin broder différemment sur le canevas des mêmes souffrances.
À force d’être modelée par le désir et la vision de Degas, n’avait-elle plus qu’à s’effacer ?
La danse me fait pleurer souvent, je ne sais pas pourquoi. Peut-être est-ce l'art qui me dit le mieux que je vais mourir. Peut-être est-ce l'art qui me dit le mieux que je suis vivante. Ou bien me permet-il seulement de "danser sur mes deuils"
Le rat est un des éléments de l’Opéra car il est à la première danseuse ce que le petit clerc est au notaire. Le rat c’est l’espérance.
Et l'on se prend à détester ce quadragénaire conformiste qui, en modelant la cire, manipule une toute jeune fille à des fins sans rapport avec l'art ni l'esthétique. Sans vouloir que l'art soit une imitation de la vie, faut-il accepter le sacrifice de la créature à l'idéologie suspecte de son créateur ?
En outre, Degas a une passion pour la musique – Mozart, Gluck, Massenet, Gounod –, c’est sa première et principale raison de fréquenter l’Opéra avant de s’apercevoir, à travers des ballets aux chorégraphies subtiles, que, par la danse, « la musique devient dessin ».
« L’art n’est pas ce que vous voyez, mais ce que vous faites voir aux autres. » Edgar Degas
Admirant les moulages en bronze exposés dans les musées, on oublie que la sculpture était en cire, on ne voit donc plus la teinte bise dont les morts sont peints : c'est une matière, la mort, c'est une couleur dont on ne veut pas se souvenir. Voilà sans doute la vraie raison de la mauvaise réception de la Petite Danseuse en 1881, la cause souterraine de l'horreur presque unanime qu'elle a suscitée.
La statuette restitue leur présence absente, elle est leur monument, leur requiem.
Déranger pour donner à penser, assurer à l'art une fonction critique, le mettre au service de la vérité, fût-elle cruelle : telles sont les visées d'Edgar Degas, et son extrême modernité.
L’âge du modèle crée une autre sorte de tension ou d’incertitude entre l’enfant et la femme, l’innocence et la sensualité, qui fascine l’artiste.
L’amour commence comme il finira, il finit comme il a commencé, par cet effroi qui serre le cœur autour d’un vide, cet appel d’air entravé qui coupe le souffle comme un appel à l’aide, ce mouvement d’accordéon intime qui inspire et expire, diastole et systole, chaud-froid, pompe affolée.
Ça a commencé comme ça, voilà ce qu'il faut montrer : le début de l'amour, comment c'est, la peur que c'est. Il faut le montrer parce qu'ensuite on l'oublie, il y a une ellipse, un blanc pareil au trou de mémoire creusé dans le début de la vie : on passe tout de suite aux photos de famille et aux goûters d'anniversaire, maman et ses bras, et l'ours en peluche. On oublie la naissance, on oublie qu'on a eu froid, qu'on a eu mal, qu'on a eu peur, on ne veut pas le savoir.
On n'oublie jamais ceux qu'on aime. Tout passe tout s'efface hors le souvenir. L'amitié et l'amour les pleureront toujours. Le temps passe les souvenirs restent.
L'amour, c'est vivre dans l'imagination de quelqu'un .
Ce qui empêche tout, c'est la peur. Pourquoi avons nous tellement peur de l'amour ?
Vous trouvez ça normal vous que l'amour passe ? Qu'il ne fasse que passer ?
Regarder, c'est aussi garder, avoir en garde. Le regard est une réponse, une responsabilité; regarder nous garde de la barbarie.

Œuvres de Camille Laurens

Celle que vous croyez (2016)Dans ces bras-là (2000)L'Amour, roman (2004)L'AvenirL'Avenir (1998)La petite danseuse de quatorze ans (2019)Le Grain des mots (2003)Ni toi ni moi (2006)Romance nerveuse (2010)Tissé par mille (2008)