J'écoute les pas étouffés de l'aurore qui s'insinue par les fentes, fille maigre et perverse qui jette une lettre pleine d'insinuations et de calomnies.
Je fais mourir de faim l'amour pour qu'il dévore ce qu'il trouve.
Je dégorge toutes les paroles, tous les credo, tous ces aliments froids dont ils nous ont gavés depuis le début.
Parfois une lueur vivace croise l'obscurité, un coup d'aile vert, écaillé. C'est le Cri, qui sort un moment dans l'air, respire et plonge à nouveau dans les profondeurs.
Viens, mon amour, viens cueillir les éclairs dans le jardin nocturne. Prends ce bouquet d'étincelles bleues, viens avec moi arracher quelques heures incandescentes à ce bloc de temps pétrifié, unique héritage que nous laissèrent nos parents.
Sur le cou d'oiseau de la nuit, tu es un collier de soleil.
Dans la nuit des paroles égorgées, mes soeurs et moi, nous tenant la main, nous sautons et chantons autour du I, seule tour restée debout dans l'alphabet rasé.
Chaque nuit est une paupière que les épines n'arrivent pas à traverser.
Attends-moi de l'autre côté de l'année: tu me rencontreras comme un éclair étendu au bord de l'automne.
Je suis la blessure qui ne se cicatrise pas, la petite pierre solaire: si tu me frôles, le monde s'incendiera.
Adolescence féroce: l'homme qui veut être et qui ne tient déjà plus dans ce corps étroit, étrangle l'enfant que nous sommes.
Il y a un aquarium d'yeux dans ton alcôve.
Sa bouche est un pigeonnier d'où jaillissent des mots insensés, sources étonnées de sourdre, blancheurs abasourdies d'être.
Le fou écarte les barreaux de l'espace et saute en lui-même. Il disparaît d'emblée en s'avalant.
Le temps souffre d'un besoin d'incarnation.
Les hommes se servent des mots ; le poète les sert.
Mes yeux te tiennent suspendue comme la lune la marée embrasée. A tes pieds l'écume égorgée chante le chant de la nuit qui commence.
Je me replie. Je rentre en moi par mon oreille gauche. Mes pas retombent dans la solitude de mon crâne qu'illumine seule une constellation grenat. Je parcours à tâtons l'énorme salle démantelée. Portes murées, fenêtres condamnées.
Château d'une seule masse, irréfutable proposition de lave ! A l'intérieur, est-ce amour, carnage ou chant ?
J'écris sur la table crépusculaire, en appuyant la plume sur sa poitrine presque vivante, qui gémit et se souvient de la forêt natale.
Elle rôde, s'insinue, s'approche, s'éloigne, revient sur la pointe des pieds et, si je tends la main, disparaît - une Parole. Je n'aperçois que sa crête orgueilleuse : Cri. Christ, cristal, crime, Crimée, critique, Christine, critère ?
Je remplis de sable la bouche des exclamations.
Dieu qui sort d'une orchidée en terre Entre les pétales d'argile naît souriante la fleur humaine.
Je suis une arène où je me jette sur des capes illusoires que me présentent des toreros endeuillés. Don Tancredo se dresse au centre de l'arène, immobile, éclair de craie.
Enfermé entre quatre murs (au nord, le cristal du non-savoir, paysage à inventer au sud, la mémoire sillonnée à l'est, le miroir à l'ouest, la pierre et le chant du silence), j'écrivais des messages sans réponse, détruits à peine signés.
Œuvres de Octavio Paz
A la orilla del mundo, la Estacion violenta, Himno entre ruinasA propos de López Velarde (1965)L'Arc et la Lyre (1956)La Flamme double (1993)Libertad bajo palabraLibertad bajo palabra, I, Condición de nubeLibertad bajo palabra, II, ¿ Aguila o Sol?Liberté sur parole (1958)Mise au net (1977)Mise au ventPierre de soleil (1957)Préface du Chant des aveugles de Carlos Fuentès (1964).Puerta Condenada, El joven soldado, III, Conversación en unVersant Est (1969)