Auteur

Nina Bouraoui

Je sais, d'une façon si précise, que ce qui déborde de moi sera, un jour, contenu dans un livre.
Mon père dit que les morts sont de plus en plus présents au fur et à mesure de la vie, comme le manque, comme la tristesse; on ne se remet jamais de la mort des siens; la vie est aussi faite des absents qui brûlent les coeurs.
Je ne sais pas si on doit parler des morts au passé. Les morts sont chaque fois ressuscités par notre langage, par notre manière de les raconter, ce sont eux les livres, ce sont eux l'écriture qui court, ce sont eux les petits papiers amoureux.
Les enfants portent mon enfance. Je les aime pour cela. Pour ce qu'ils font réapparaître: les cris dans les vagues, la sieste sur la plage, les yeux vers le ciel, cette grande solitude.
L'écriture et l'amour procèdent de la même tension, de la même joie, de la même perdition.
J'ai peur d'écrire, comme j'ai peur d'aimer.
L'amour ouvre le chemin de l'écriture, l'écriture succède à l'amour, s'y mêle ou le défait.
Il n'y a pas d'amour seul comme il n'y a pas d'écriture orpheline.
Je ne suis pas innocente. J'ai toujours succombé à la beauté. J'écris pour dire ce ravissement-là. Ce livre est l'histoire des strates amoureuses qui me composent.
L'amour et l'écriture ont la même origine charnelle, ils viennent du même brasier.
J'alimentais mes heures de solitude grâce à un loisir séduisant mais dangereux: l'illusion.
Ma vie algérienne bat hors de la ville. Elle est à la mer, au désert, sous les montagnes de l'Atlas. Là, je m'efface enfin. Je deviens un corps sans type, sans langue, sans nationalité. Cette vie est sauvage. Elle est sans voix et sans visage.
La nuit est un masque. La nuit efface les formes. La nuit supprime les témoins. La nuit rend fou aussi. Ce n'est plus la réalité. C'est une autre vie, sans visage, sans angle, sans matière. La nuit est une noyade.
Je sens l'amour qui vient avec le matin. Avec le chant des oiseaux. Avec le petit chien sous nos draps. Avec la voix de ma grand-mère qui ouvre les volets. Encore une belle journée. Avec l'été français. C'est un amour étrange. Un peu brutal.
Ne pas être algérienne. Ne pas être française. C'est une force contre les autres. Je suis indéfinie. C'est une guerre contre le monde. Je deviens inclassable. Je ne suis pas assez typée.
Quitter l'Algérie est un acte violent. C'est un arrachement qui implique la mémoire, son noyau, son intégrité. C'est se détourner de soi. C'est se rendre à l'errance Quitter sa terre. Quitter sa définition.
Ce n'est plus du sang qui coule dans mes veines mais des gouttelettes de désespoir! elles tombent du coeur, sillonnent mes entrailles et perlent mon front, elles brouillent l'espace, bouchent l'horizon et rapetissent mon avenir!
On ne se remet jamais de ses morts, je crois. On fait semblant de s'en détacher.
Les garçons n'ont pas de coeur, les filles font semblant d'en avoir un.
Aujourd'hui: adverbe désignant le jour où on est. Définition risible quand aujourd'hui n'est pas un repère mais un simple rappel d'hier, identique à avant-hier et à demain.
Je ne sais pas si l'amour est le sacrifice de l'écriture, ou si l'écriture efface, lentement, l'amour.
La nuit force les ombres. Elle est pleine et sans forme. Elle donne et retire. Elle creuse et comble. Elle révèle et déprécie. La nuit est le mensonge du jour.
Toute notre vie consiste à se battre contre nous-mêmes.
La nuit est un océan. Elle semble permanente. La nuit est l'ennemi des enfants. La nuit est un adversaire. La nuit est un homme qui persécute les femmes. La nuit creuse les fragilités. La nuit est mortelle.
J'ai lu dans un livre d'Hervé Guibert, qu'il y avait des gens malades de leur enfance; cette maladie s'appelle l'enfance qui saigne.

Œuvres de Nina Bouraoui

Appelez-moi par mon prénom (2008)Beaux rivages (2016)Garçon manqué (2000)Interview à l'hebdomadaire l'Express, 31 mai 2004La Vie heureuse (2002)La Voyeuse interdite (1991)Le Jour du séisme (1999)Mes mauvaises pensées (2005)Poing mort (1992)Poupée Bella (2004)Sauvage (2011)