Je vois venir avec lenteur au plafond la raie coutumière - \r\nLe doigt de l'aube sur sa bouche avant la musique ramière - \r\nPâle blanche comme les draps encore obscurs où nous bougeons - \r\nQui fend peu à peu les rideaux du roucoulement des pigeons
Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines - \r\nLe clair claquement d'un volet Le jour qui reprend son domaine - \r\nDes pas d'asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues - \r\nDes freins des voix un brimbalement de poubelles qui s'ébrouent
On se partage le malheur comme une sorte de tribut - \r\nMais notre bonheur est un vin que tout le monde n'a pas bu
Le bonheur je n'ai jamais pu me faire à son accoutumance - \r\nJe tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence - \r\nCe jour sans toi jusqu'à présent qu'on ne peut dire commencé - \r\nCe jour désert d'avant le jour comme un rêve avant la pensée
Et que ce soit le jour suivant ce n'est après tout qu'on détail - \r\nSi l'amour chaque jour grandit c'est au côté comme une entaille - \r\nEt qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement - \r\nQuand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément
Et qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement - \r\nQuand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément
L'avare jusqu'au bout dans ses bras entend serrer son trésor - \r\nIl ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort - \r\nComme lui je vois clairement le visage de mon destin - \r\nO mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin
Heureux celui qui s'endort dans l'accomplissement de son vice - \r\nJe ferai de ma mort mon chef-d’œuvre un chef-d’oeuvre d'avarice - \r\nJ'entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement - \r\nEt qu'on ne vienne pas dire après que je n'ai pas su comment
Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière - \r\nCe sera l'un de ces matins où je dors plus longtemps que toi - \r\nTu m'attendras comme tu fais souvent quand mon sommeil s'obstine - \r\nEt des volets viendront danser sur les murs et dans ta rétine - \r\nLes points d'or d'un jour commencé qui déjà caresse les toits - \r\nTu m'attendras comme parfois quand je traîne au fond de mes brumes - \r\nLégèrement tu bougeras ta tête dans les oreillers
Mais je n'ouvrirai pas les yeux J'aurai ce visage immobile - \r\nQue je m'ignore et ne pourrais que d'après toi réinventer - \r\nD'après cette aube de ton front et cette bouche à mon côté - \r\nEt les pavots baissés sur le regard la soie grège des cils
J'aurai ce visage à toi seule un visage fait pour qui j'aime - \r\nJ'aurai ce visage secret fait pour la vie où je l’aimais.
Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force - \r\nNi sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit - \r\nOuvrir ses bras son ombre est celle d’une croix - \r\nEt quand il croit serrer son bonheur il le broie - \r\nSa vie est un étrange et douloureux divorce - \r\nIl n’y a pas d’amour heureux.
Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes - \r\nQu’on avait habillés pour un autre destin - \r\nA quoi peut leur servir de se lever matin - \r\nEux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains - \r\nDites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes - \r\nIl n’y a pas d’amour heureux.
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure - \r\nJe te porte dans moi comme un oiseau blessé - \r\nEt ceux-là sans savoir nous regardent passer - \r\nRépétant après moi les mots que j’ai tressés - \r\nEt qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent - \r\nIl n’y a pas d’amour heureux.\r\n
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard - \r\nQue pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson - \r\nCe qu’il faut de malheur pour la moindre chanson - \r\nCe qu’il faut de regrets pour payer un frisson - \r\nCe qu’il faut de sanglots pour un air de guitare - \r\nIl n’y a pas d’amour heureux.
Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur - \r\nIl n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri - \r\nIl n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri - \r\nEt pas plus que de toi l’amour de la patrie - \r\nIl n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs - \r\nIl n’y a pas d’amour heureux - \r\nMais c’est notre amour à tous les deux.
Œuvres de Louis Aragon
Aimer à perdre la raison (1971) (Interprété par Jean Ferrat)Anicet ou le Panorama (1921)Art poétiqueAurélien (1945)Blanche ou l'OubliBlanche ou l'Oubli (1967)Bulletin Dada n° 6, matinée du 5 février 1920C'est si peu dire que je t'aime (1971) (Interprété par Jean Ferrat)Cantique à Elsa (1942)Chanson du siège de La RochelleChronique du bel cantoDans Le Monde, 13 septembre 1967.Dans Le Temps immobile, Tome VI de Claude Mauriac.ElsaEn français dans le texteEst-ce ainsi que les hommes viventFeu de joie (1919)Feu de joie (1919), SecousseHourra l'OuralIl n'y a pas d'amour heureux (1943)