N'use jamais de sortilège - Pour percer les secrets de la Divinité: - Celui dont dépend l'homme, use du privilège - De disposer de lui sans qu'il soit consulté.
Par des airs de grandeur n'irrite point l'envie, - Qui ne voit cet éclat qu'avec un oeil jaloux; - Si son venin ne cause aucun tort à ta vie, - Il est toujours fâcheux d'être en butte à ses coups.
Supporte constamment l'arrêt que le caprice - D'un juge prévenu prononce contre toi: - Nul ne jouit longtemps d'un bien que l'injustice - Lui vend aux dépens de la loi.
Un différend t'a-t-il attiré quelque injure, - Tu ne dois pas la publier: - S'en souvenir après, c'est avoir l'âme dure; - La dispute finie, on la doit oublier.
Ne vas pas te louer toi-même, - N'en montre point non plus un mépris, affecté: - Le premier est l'effet d'une folie extrême, - Le second marque un coeur rempli de vanité.
Ayant acquis du bien, songe dans l'abondance - Qu'il en faut user sobrement; - Aussitôt qu'on se livre à la folle dépense, - Le fruit d'un long travail échappe en un moment.
Prends quelquefois d'un fou le ton et l'apparence, - Lorsqu'il est dangereux d'user de ta raison; - C'est un trait de grande prudence - De paraître insensé quand il est de saison.
Entre tous les défauts les plus dignes de blâme, - Evite l'avarice et fuis la volupté: - Un homme passe pour infâme, - Sur ces vices honteux sitôt qu'il est noté.
Ne sois pas d'une prompte et facile croyance - A tout ce qui t'est raconté. - Des grands parleurs surtout prends de la défiance; - Car qui parle beaucoup dit peu de vérité.
Ne t'en prends qu'à toi seul quand tu te sens coupable - Des excès où le vin conduit en sa chaleur. - Le vin est innocent, la faute inexcusable - N'est que de la part du buveur.
Un ami qu'un vrai zèle enflamme, - Un médecin prudent, sont deux riches trésors; - L'un pour lui confier les secrets de ton âme, - L'autre pour conserver la santé de ton corps.
Ton esprit trop sensible au malheur qui l'accable - Contre son triste sort veut-il se dépiter? - Songe que la fortune élève le coupable - Afin de le précipiter.
Il est certains malheurs que l'humaine prudence - Ne peut éviter par ses soins; - Mais pour les supporter, use de prévoyance: - Le trait qu'on voit partir, s'il frappe, blesse moins.
Lorsque la fortune t'outrage, - Ne cède point aux coups du plus rigoureux sort - D'un espoir généreux relevé ton courage: - L'espoir seul suit partout, même jusqu'à la mort.
Lorsque l'occasion s'offre à toi la première, - Ne la laisse point échapper: - Chevelue en devant, et chauve par derrière, - Ce n'est que par le front qu'on la peut attraper.
Aye une prévoyance sage, - Et des faits importants garde le souvenir, - Semblable au dieu Janus, dont le double visage, - Voit derrière et devant, le passé, l'avenir.
Si tu veux conserver une vigueur parfaite, - Tu dois user de tout avec sobriété, - Le plus souvent faire diète, - Peu donner aux plaisirs, beaucoup à la santé.
Respecte un sentiment reçu de tout le monde; - Ne sois pas seul de ton avis: - Un esprit orgueilleux, qui dans son sens abonde, - Méprisant le public, attire ses mépris.
Pense par-dessus tout à conserver ta vie, - C'est là le trésor principal - Si quelque excès t'entraîne en quelque maladie, - N'accuse point le temps quand tu causes ton mal.
Nourris bien ton esprit de ces sages sentences, - Et pour les retenir fais un louable effort: - La vie oisive et sans sciences, - Qu'offre-t-elle, sinon l'image de la mort?
Vivant bien, de la médisance - Laisse voler les traits sans t'en inquiéter: - Des discours du public l'indomptable licence - Est un torrent fougueux qu'on ne peut arrêter.
Pour servir de témoins contre un de tes intimes, - Devant tes tribunaux si tu te vois cité, - Cache autant que tu peux ses crimes, - Mais sans donner atteinte aux droits de l'équité.
Crains les adulateurs, dont l'âme peu sincère - Ne vise qu'à tromper par un air imposteur. - Le vrai ne sait se contrefaire, - Mais le déguisement suit partout le flatteur.
Evite avec soin la paresse, - Qui d'une vie heureuse épuise les trésors: - Il n'est pas de poison pareil à la mollesse; - L'oisiveté de l'âme est la perte du corps.
Interromps pour un temps, par un plaisir utile, - Le soin d'un travail assidu; - L'esprit, par ce repos, plus libre et plus tranquille, - Saura mettre à profit ce qu'il aura perdu.
Œuvres de Denys Caton
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