Auteur

Albert Samain

Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme.
Pendant qu'au loin la ville immense est endormie - Et qu'il n'en reste plus qu'un murmure dans l'air, - Monotone et pareil à celui de la mer.
Mon âme est une infante en robe de parade, - Dont l'exil se reflète, éternel et royal, - Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial, - Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.
Mon coeur, tremblant des lendemains, - Est comme un oiseau dans tes mains - Qui n'effarouche et qui frissonne. - - Il est si timide qu'il faut - Ne lui parler que pas trop haut - Pour que sans crainte il s'abandonne.
Luxure, fruit de mort à l'arbre de vie. - Fruit défendu qui fait claquer les dents d'envie.
Et toi, soeur rêveuse et pâlie, - Monte, monte, ô Mélancolie, - Lune des ciels roses défunts.
C'était un soir de grâce et de mansuétude.
Oh! garder à jamais l'heure élue entre toutes, - Pour que son souvenir, comme un parfum séché, - Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché, - Console notre coeur, seul, le soir, sur les routes!
Ton souvenir est comme un livre bien-aimé, - Qu'on lit sans cesse, et qui jamais n'est refermé, - Un livre où l'on vit mieux sa vie, et qui vous hante - D'un rêve nostalgique, où l'âme se tourmente.
L'âme a besoin d'aimer, n'importe qui, n'importe quoi, comme le corps a besoin de manger. Il y a des âmes qui meurent de faim.
Le plus grand crime peut-être de la Société, c'est d'avoir rendu l'amour honteux.
L'angélique échanson des couchants violets - Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes.
Le long des prés déserts où le sentier dévale - La pénétrante odeur des foins coupés s'exhale.
Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme, - Où dans l'air énervé flotte du repentir, - Où sur la vague lente et lourde d'un soupir - Le coeur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Princesses de sang bleu, dont l'âme d'apparat, - Des siècles au plus pur des castes macéra, - Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de sèvres.
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou, - Avec sa fine épée en verrouil, et surtout - Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres.
Versailles... Mais déjà s'amasse la nuit sombre. - - Et mon coeur tout à coup se serre, car j'entends, - Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, - Toujours le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l'ombre.
Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid, - Les yeux sur ton profil, je songe à l'infini...
Je t'aime ingénument. Je t'aime pour te voir. - Ta voix me sonne au coeur comme un chant dans le soir.
Mon enfance captive a vécu dans des pierres, - Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, - L'usine en feu dévore un peuple moribond. - Et pour voir des jardins je fermais les paupières...

Œuvres de Albert Samain

Au Jardin de l'Infante (1893)Au Jardin de l'Infante (1893), ElégieAu Jardin de l'Infante (1893), Il est d'étranges soirsCarnets intimesElégies, Le Chariot d'OrLe Chariot d'or (1900)Le Chariot d'or (1900), Versailles, IILe Chariot d'or (1900), Versailles, IVPoèmes inachevés