Auteur

Philippe Claudel

La poésie ne lui avait été d'aucune utilité pour survivre. La poésie ne connaît pas les chiens. Elle les ignore.
Le temps ne comptait pas. Le temps, ça n'existait pas.
C'est toujours simple de regretter après coup ce qui s'est passé. Ça ne mange pas de pain, et ça permet de se laver les mains et la mémoire, à grande eau, pour les rendre pures et blanches.
A huit ans à l'époque c'était pas comme à huit ans maintenant. A huit ans, on savait tout faire, on avait du plomb dans la tête et des bras solides. On était presque adultes.
Il m'a fallu du temps pour me rendre à cette vérité qui faisait de moi le petit assassin, le meurtrier geignard d'une fleur à peine éclose qui n'a jamais connu la lumière des rêveries.
Je suis enfin prêt. J'enfourche mon vélo. Je fonce. Le vent me renifle. J'ai 10 ans. Le présent est un cadeau somptueux.
Elle ne devait pas penser à sa fille car on ne songe jamais vraiment aux vivants avec l'intensité qu'ils méritent et que seule leur mort parvient à faire naître en nous. On ne regarde pas les vivants.
Classe mixte au lycée, mais pour l'Education physique et sportive, les filles sont de leur côté et nous du nôtre. On ne mélange pas la dentelle au gros drap.
Nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis.
Je ne redoutais pas ma propre mort par contre, elle me devenait insupportable quand je l'associais à Emelia et à Fédorine. C'est bien la mort des autres, des êtres aimés, pas la nôtre, qui nous ronge et peut nous détruire.
Des poux, on en a plein, une mère, on en a qu'une !
Tu sais écrire, tu sais les mots et tu sais comment on les utilise et comment aussi ils peuvent dire les choses, ça suffira.
Mais je suis là, n'aie crainte, il ne peut rien t'arriver, je suis vieux mais j'aurai encore la force, tant qu'il le faudra, tant que tu seras une petite mangue verte qui aura besoin du vieux manguier.
Parfois de grands malheurs sont ramenés par nos semblables à des proportions raisonnables, et les autres ne nous aident jamais tant que lorsqu'ils dégonflent comme des vessies de poissons, nos forts élans de désespoir.
Le temps passe pour tous les hommes, mais le nôtre est plus long. J'essuie les crachats. Je n'y prête pas garde : ce ne sont que des filets d'eau qui s'échappent de bouches mortelles. Je les surpasse en écrivant mes romans.
Je savais, comme lui sans doute, qu'on peut vivre dans les regrets comme dans un pays.
Tout le monde aujourd'hui répugne à dire les choses par leur nom : un aveugle est un non-voyant, un animateur de télévision, un artiste, bientôt les morts seront des non-vivants.
Toutes les familles possèdent, dit-on, d'épaisses strates de silence tendu, des souffrances engluées dans des secrets cachés bien au fond de belles armoires à linge.
Je revenais vers des lieux engourdis, des paysages qui me parlaient au coeur avec l'accent traînant des peines jamais guéries.
On dit toujours que l'on craint ce que l'on ne connaît pas. Je crois plutôt que la peur naît quand on apprend un jour ce que la veille on ignorait encore.
Les salauds, les saints, j'en ai jamais vu. Rien n'est tout noir ni tout blanc, c'est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c'est pareil... T'es une âme grise, joliment grise, comme nous tous.
Etre seul, c'est la condition de l'homme, quoi qu'il advienne.
L'écriture est à la fois une façon d'être dans l'humanité et au plus près de l'humain.
Après sa mort, tout l'argent est parti à l'Etat : une bien belle veuve, l'Etat, toujours joyeuse et qui ne porte jamais le deuil.
Le temps me parait un monstre né pour éloigner ceux qui s'aiment, et les faire souffrir infiniment.

Œuvres de Philippe Claudel

Au revoir Monsieur Friant (2001)Il y a longtemps que je t'aime (2008)J'abandonne (2000)Jean-Bark (2013)L'Enquête (2010)La Petite fille de Monsieur Linh (2005)Le Bruit des trousseaux (2001)Le Monde sans les enfants: et autres histoires (2006)Le Rapport de Brodeck (2007)Les Ames grises (2003)Les Petites mécaniques (2002)Meuse l'oubli (1999)Parfums (2012)Quelques-uns des cent regrets (1999)