Auteur

Paul Nizon

Il n'avait pas remarqué ses yeux dont le bleu était singulier, un bleu de glace en ébullition, eût-on dit.
La vie, ça se perd ou ça se conquiert. Moi je suis à sa recherche. Lorsque je précise que je cherche la vie, je veux dire que je cherche à devenir vivant, à être réveillé, un éveil, oui, un éveil. Me réveiller de cet état de confusion, d'incertitude, d'ennui, de mélancolie, de désespoir, de léthargie, où je me débats pour conquérir la réalité ?
Mieux vaut la froideur que la comédie.
Il évoqua ces voyages que l'on fait en chemin de fer, simple passager emporté dans un état de joyeuse lassitude, délivré de tout, y compris de l'obligation de regarder ce qui se présentait à l'extérieur des vitres. Il suffisait de respirer, d'inspirer les parfums emportés par le vent de la marche. De savoir qu'il y avait là tant de choses et qu'elles vous étaient offertes.
Il ne savait rien d'elle, ne la comprenait pas. Son double visage, ce mélange de pureté et de méchanceté, le mettait mal à l'aise ; ses yeux, cette façon qu'ils avaient de fixer interminablement le vide puis de devenir soudain brûlants et expressifs le déconcertaient.
Chaque fois qu'on la regardait, ses yeux et sa bouche semblaient réagir comme s'il s'était agi d'un contact physique, ils avaient ce léger mouvement de recul qu'ont les animaux effarouchés et en même temps ses sourcils se soulevaient, ses yeux s'arrondissaient, sa bouche frémissait légèrement. Le visage était perpétuellement en mouvement, il n'avait pas encore appris à feindre l'impassibilité.
Le clair-obscur qui régnait dans les entrailles de cette forêt hivernale faisait à Stolz l'effet d'une brutale alternance de chaleur et de froid.
Mais ce qui lui plaisait le plus dans cette île, c'était le soir, lorsque le chevrier, avec son maigre troupeau, s'avançait vers les femmes,debout devant leur maison, et trayait dans une jatte le lait qu'elles avaient demandé ; lorsque, dans la lumière doucement déclinante, montaient tous les parfums de la terre et que, se mêlant aux senteurs de varech, la fumée des feux et des cuisines flottaient dans l'air. Sur les bateaux, à l'ancre; on préparait le dîner et, sur la place déserte, le vieillard unijambiste clopinait en martelant le pavé de sa jambe de bois. Le phare s'allumait, fantôme errant dans la pénombre, tandis que les façades bariolées des maisons autour de la place pâlissaient imperceptiblement et que la mer enflait sa voix...
Il aimait écouter les locomotives qui sifflaient, les bateaux qui cornaient, les sirènes des usines qui hurlaient — tout ce tourbillon de désirs autour de lui, il en devenait lui-même vibrant de désirs. Il était jeune, n'avait ni parti pris, ni projets, n'éprouvait rien d'autre que cette dilatation en lui, c'était quelque chose de physique, comme une déchirure de tous les membres, parfois douloureuse, mais c'était, n'empêche, ce qu'il découvrait de plus intime au fond de lui-même. Assis, la nuit, dans sa chambre déserte, il guettait le gémissement des tramways sur leurs rails.
J'ai toujours pensé que la Suisse préfigurait ce qui allait nous arriver en Europe, c'est-à-dire une mort vivante par étouffement dans un matérialisme total. Avec, en lieu et place de la politique et de la création, l'administration et la frustration.
La Suisse s'est enrichie parce qu'elle était le fric noir de la mafia, des juifs gazés et qu'elle est complice de tous les délinquants du monde. C'est pour cela que l'écrivain et l'intellectuel sont là-bas contraints d'écrire contre, de démasquer.
Je pense que j'ai grandi pratiquement sans famille et que je me suis créé moi-même.
La littérature naît presque toujours d'un manque.
Très jeune, j'éprouvais une grande admiration pour l'image existentielle du poète. Je ne le voyais pas comme un type faiblard, binoclard et intello, plutôt comme un surhomme.
Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas me partager entre écrire, ce qui signifiait pour moi être absolument indépendant, affranchi de tout conditionnement, et mener une vie ultrabourgeoise en tant que rédacteur d'un grand journal international qui était la plate-forme du capitalisme suisse.
L'homme qui écrit, ce n'est pas moi. C'est un autre je, c'est le protagoniste de mes livres, une sorte d'invention. Pour exister, il faut qu'il soit physiquement ailleurs, qu'il se sente étranger.
Le métier d'écrivain est un métier entier. D'abord il faut être une éponge, sans cesse aux aguets, il faut tout enregistrer, avoir des antennes dressées en si grand nombre qu'elles vous donnent l'air d'un hérisson. Ensuite il faut couver tout ça, la matière. Et méditer, sans même penser à l'écriture...
Très tôt j'ai eu la conviction que l'écriture est beaucoup plus forte que la vie et que la vie se perd n'importe comment, que presque tous les vivants ne touchent jamais à leur vie à eux, qu'ils sont comme de la marchandise emballée, qu'ils traversent leur vie comme ça, empaquetés sans jamais sortir leurs mains.
La vie de la vraie littérature est beaucoup plus puissante. C'est l'unique possibilité de toucher à la vie. C'est aussi, à l'opposé, l'obligation pour l'écrivain de créer la vie dans un sens bouleversant, de dégager la vie dans chaque syllabe, une vie qui n'était pas disponible, pas touchable ailleurs.
Montaigne disait qu'il était la matière de son oeuvre. Je crois que c'est la meilleure définition de l'écrivain, spécialement du poète. Oui, je suis à la fois le véhicule et le passager de mes livres, un type qui rampe dans les galeries, les zones d'ombre et les paysages de sa propre vie.
L'écriture et le sexe sont les manières les plus fortes d'être en vie, de toucher, de traverser, d'atteindre.
Écrire est un métier total, une maladie peut-être et je ne me suis jamais senti libre car je n'ai jamais pu arrêter ce métier qui se faisait en moi.
Le désir ne naît pas seulement de la chimie des peaux ou des cellules mais de l'obsession de la répétition.
«Vous ne pouvez pas manger le gâteau et l'avoir», disent les Anglais à propos de la dualité entre vivre sa vie et la penser. Et les amoureux disent la même chose lorsqu'ils se déclarent: «Il ne faut pas trop parler. Parler tue la chose.» Longtemps je me suis inscrit dans cette dualité.
Écrire me rend vivant pour la vie. En somme, j'ai toujours très bien vécu.

Œuvres de Paul Nizon

Chien (1988)Dans le ventre de la baleine (1993)Interview de Paul Nizon par Catherine Argand (Lire), publié le 01/06/1997L'année de l'amour (1989)Stolz (1975)