Je ne voyais pas pourquoi il me fallait peiner à l'école, tout comme plus tard je n'eus pas la concentration nécessaire pour faire des études et obéir à une discipline de vie et de travail. Il y avait toujours quelque chose qui me retenait. Je déviais toujours. En fait je n'ai pas fui les mariages et les emplois, j'ai simplement dévié. Je ne pouvais vivre qu'en transit, ou bien entre deux chaises, comme on dit. Dès que j'étais installé dans un appartement ou un emploi, les choses perdaient leur saveur. Je connaissais tout d'avance, et ce monde connu s'étendait devant moi comme un désert. Comme je m'ennuyais !
❧
J'ai toujours pensé que la Suisse préfigurait ce qui allait nous arriver en Europe, c'est-à-dire une mort vivante par étouffement dans un matérialisme total. Avec, en lieu et place de la politique et de la création, l'administration et la frustration.
◆
À lire aussi de Paul Nizon
Dès que j'avais un emploi, je le jouais plus que je l'exerçais. Je ne pouvais jamais m'y donner vraiment, j'avais d'emblée l'impression d'être dans des vêtements d'emprunt et de circuler avec de faux papiers. Est-ce bien moi ? Ou est-ce que je me donne simplement un rôle ? La peur d'être démasqué me taraudait, me rongeait, tant et si bien que je me faisais l'impression d'être un escroc, même si je faisais mon travail au mieux comme tout un chacun. Escroc ? pire encore : comme si non seulement je n'avais aucun droit au travail, aucune légitimité, mais aucun droit à l'existence.
Je ne suis pas un metteur d'histoires en bouteilles, un virtuose de l'emballage. J'allume de petits éclairs et, à leur fugitive lueur, je poursuis mon chemin.
Très tôt j'ai eu la conviction que l'écriture est beaucoup plus forte que la vie et que la vie se perd n'importe comment, que presque tous les vivants ne touchent jamais à leur vie à eux, qu'ils sont comme de la marchandise emballée, qu'ils traversent leur vie comme ça, empaquetés sans jamais sortir leurs mains.
Il évoqua ces voyages que l'on fait en chemin de fer, simple passager emporté dans un état de joyeuse lassitude, délivré de tout, y compris de l'obligation de regarder ce qui se présentait à l'extérieur des vitres. Il suffisait de respirer, d'inspirer les parfums emportés par le vent de la marche. De savoir qu'il y avait là tant de choses et qu'elles vous étaient offertes.
Dans la même œuvre
La Suisse s'est enrichie parce qu'elle était le fric noir de la mafia, des juifs gazés et qu'elle est complice de tous les délinquants du monde. C'est pour cela que l'écrivain et l'intellectuel sont là-bas contraints d'écrire contre, de démasquer.
Je pense que j'ai grandi pratiquement sans famille et que je me suis créé moi-même.
La littérature naît presque toujours d'un manque.
Très jeune, j'éprouvais une grande admiration pour l'image existentielle du poète. Je ne le voyais pas comme un type faiblard, binoclard et intello, plutôt comme un surhomme.
Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas me partager entre écrire, ce qui signifiait pour moi être absolument indépendant, affranchi de tout conditionnement, et mener une vie ultrabourgeoise en tant que rédacteur d'un grand journal international qui était la plate-forme du capitalisme suisse.