Alexandre et la mort vont rester face à face pour se jauger. Tout le monde quitte la salle, tête basse, sidéré de voir qu'un homme peut conserver, à l'instant de mourir, avec une telle force, le plein éclat du vivant.
Si on n'arrive pas à percer quand on se lève tous comme ça, si on ne passe pas quand on est des milliers à courir en gueulant, je me demande bien jusqu'où on reculera.
Je retrouve ma ville et je reste bouche bée. J'avais oublié sa beauté lascive, brunie par le soleil. Rome, ville superbe où les hommes se déplacent avec la suavité des chats.
Elle se souvient d'Héphaistion qui lui parlait de la beauté de l'Egypte : « Les hommes, là-bas », disait-il, « ont la beauté des chats, et le silence est vaste. »
Il prend le temps de la regarder et ce regard n'est pas dur à soutenir comme tous ceux dont elle a l'habitude, ce regard est un abri qui l'enveloppe.
La mort est là. En nous. Elle contamine tout. Nous l'avons au fond du ventre et elle n'en sortira plus.
Il n'était plus personne. Il se sentait heureux. Comme il est doux de n'être rien. Rien d'autre qu'un homme de plus, un pauvre homme de plus sur la route de l'Eldorado.
Les hommes ne sont beaux que des décisions qu'ils prennent.
Le voyage impose des épreuves et nous vieillissons à chacune d'entre elles.
Aucune frontière n'est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi... Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes.
Tant que nous serons deux, la longue traîne de notre vie passée flottera dans notre dos. Tant que nous serons deux, tout sera bien.
Tu nous as offert une ville. Oui. Un massacre. Tel fut ton cadeau, tsongor... tu le sais. Tu étais parmi nous. C'est cela que tu nous as offert. Des monstres dont les mains, à jamais, auront l'odeur épaisse du sang. Je te maudis.
C'était la main sèche de la malchance qui condamne, depuis toujours, des générations entières à n'être que des culs-terreux qui vivent et crèvent sous le soleil, dans ce pays où les oliviers sont plus choyés que les hommes.
Je ne connais pas de Dieu, alors, à la vue de cette marée, j'ai recommandé les âmes de Messard, Castellac, Dermoncourt et Barboni à la terre. J'ai murmuré que c'étaient des hommes, qu'ils avaient saigné et qu'ils méritaient la paix.
Il est là, revenu de son passé, revenu de l'autre bout de la ville, le corps fatigué, torse nu, il est là, l'homme qui lui manquait. Elle le sent maintenant : elle est bancale depuis six ans.
Les hommes, comme les olives, sous le soleil de Montepuccio, étaient éternels.
Parce que la volonté rend beau et que devant la beauté, l'homme, heureusement, a encore le réflexe, parfois, de se mettre à genoux.
Tire et tue. Plus que cette seule idée en tête. Sois rapide. Plus rapide que les autres. Tire et tue. Et ne fatigue jamais.
C'est ici qu'était notre place. Dans ce pays qui ne ressemblait à aucun autre. Nous étions en Amérique et plus rien ne nous faisait peur.
Il n'y a que cela qui fasse tenir le monde debout, la fidélité des hommes à ce qu'ils ont choisi.
Il fallait être vif. Ne pas penser. Ne pas faiblir. Percer et tirer sans cesse. Je n'ai plus vu personne. Corps à corps pour la vie. J'étais une bête et je ne me souviens plus. J'étais une bête et je n'oublierai jamais.
Je me suis trompé. Aucune frontière n’est pas facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi. Nous avons cru pouvoir passer sans sentir la moindre difficulté, mais il faut s’arracher la peau pour quitter son pays. Et qu’il n’y ait ni fils barbelés ni poste frontière n’y change rien.
Ils ont volé les miséreux que nous sommes. Même les plus pauvres ont quelque chose à donner aux charognards.
L’herbe sera grasse et les arbres chargés de fruits… Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L’Eldorado.
Il n’était plus personne. Il se sentait heureux. Comme il était doux de n’être rien. Rien d’autre qu’un homme de plus, un pauvre homme de plus sur la route de l’Eldorado.
Œuvres de Laurent Gaudé