Auteur

Albert Camus

Il y a des gens dont la religion consiste à toujours pardonner les offenses, mais qui ne les oublient jamais. Pour moi je ne suis pas d'assez bonne étoffe pour pardonner à l'offense, mais je l'oublie toujours.
Et puis, nous tuons pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera ! Nous acceptons d'être criminels pour que la terre se couvre enfin d'innocents.
Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort.
Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s'enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l'on sait et la résistance à l'oppression.
La modestie m'aidait à briller, l'humilité à vaincre et la vertu à opprimer.
Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela.
En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d'Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c'est cela la justice, je préfère ma mère.
Il faut aimer la vie avant d'en aimer le sens, dit Dostoïevski. Oui, et quand l'amour de vivre disparaît, aucun sens ne nous en console.
Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous.
Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.
Le hasard n'est à personne.
Je me suis senti tout d'un coup un besoin d'impossible.
Si j'avais à écrire ici un livre de morale, il aurait cent pages et quatre vingt dix neuf seraient blanches.
Le croyant s'embarrasse t-il des contradictions des évangiles et des excès de l'Eglise ? Croire est-ce admettre l'Arche de Noé, est-ce défendre l'inquisition, ou le tribunal qui condamna Galilée ?
La vieille femme aux souhaits de Nouvel An : On ne demande pas grand-chose : du travail et de la santé.
Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.
Les oeuvres d'un homme retracent souvent l'histoire de ses nostalgies ou de ses tentations, presque jamais sa propre histoire, surtout lorsqu'elles prétendent à être autobiographiques. Aucun homme n'a jamais osé se peindre tel qu'il est.
Comme tous ceux qui n'ont point d'âme, vous ne pouvez supporter ceux qui en ont trop. Trop d'âme ! Voilà qui est gênant, n'est-ce pas ? Alors, on appelle cela maladie : les cuistres sont justifiés et contents.
L'arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l'élan d'une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre.
La presse, si bavarde dans l'affaire des rats, ne parlait plus de rien. C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s'occupent que de la rue.
Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n'y a rien au-delà de la raison.
Il répondait pour finir, et c'est ici que les carnets de Tarrou se terminent, qu'il y avait toujours une heure de la journée et de la nuit où un homme était lâche et qu'il n'avait peur que de cette heure-là.
On voit parfois plus clair dans celui qui ment que dans celui qui dit vrai. La vérité, comme la lumière, aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur.
Peut-on, loin du sacré et de ses valeurs absolues, trouver la règle d'une conduite ? telle est la question posée par la révolte.
Ah ! Si c'était un tremblement de terre ! Une bonne secousse et on n'en parle plus... on compte les morts, les vivants, et le tour est joué. Mais cette cochonnerie de maladie ! Même ceux qui ne l'ont pas la portent dans leur coeur.

Œuvres de Albert Camus

12 mai 1959.ActuellesActuelles (1950-1958)Actuelles I, Chroniques 1944-1948 (1950)Actuelles I, Première réponseActuelles II, Chroniques 1948-1953Actuelles III, Chroniques algériennes, 1939-1958 (1958)ApocrypheCaligula (1944)Caligula (1944), II, 2Caligula (1944), III, 2Caligula (1944), IV, 13Caligula (1944), IV, 6CarnetsCarnets I, décembre 1937Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962)Carnets I, mai 1935 - février 1942 (1962), 1937Carnets II, janvier 1942 - mars 1951 (1964)Carnets III, mars 1951 - décembre 1959 (1989)Carnets, II