Œuvre

L’Année terrible : Les 7 500 000 oui

Quant à flatter la foule, ô mon esprit, non pas ! - \r\n\r\nAh ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas,
La foule, c'est l'ébauche à côté du décombre ; - \r\nC'est le chiffre, ce grain de poussière du nombre ; - \r\nC'est le vague profil des ombres dans la nuit ; - \r\nLa foule passe, crie, appelle, pleure, fuit ;
Quand un poing monstrueux, de l'ombre où l'horreur flotte - \r\nSort, tenant aux cheveux la tête de Charlotte - \r\nPâle du coup de hache et rouge du soufflet, - \r\nC'est la foule ; et ceci me heurte et me déplaît ; - \r\nC'est l'élément aveugle et confus ; c'est le nombre ; - \r\nC'est la sombre faiblesse et c'est la force sombre.
O genre humain ! lumière et nuit ! chaos des âmes. - \r\nLa multitude peut jeter d'augustes flammes. - \r\nMais qu'un vent souffle, on voit descendre tout à coup - \r\nDu haut de l'honneur vierge au plus bas de l'égout - \r\nLa foule, cette grande et fatale orpheline ; - \r\nEt cette Jeanne d'Arc se change en Messaline.
Un monde, s'il a tort, ne pèse pas un juste ; - \r\nTout un océan fou bat en vain un grand coeur.
O multitude, obscure et facile au vainqueur, - \r\nDans l'instinct bestial trop souvent tu te vautres, - \r\nEt nous te résistons ! Nous ne voulons, nous autres, - \r\nAyant Danton pour père et Hampden pour aïeul, - \r\nPas plus d'un tyran Tous que du despote Un Seul.\r\n
O multitude, obscure et facile au vainqueur, - \r\nDans l'instinct bestial trop souvent tu te vautres, - \r\nEt nous te résistons ! Nous ne voulons, nous autres, - \r\nAyant Danton pour père et Hampden pour aïeul, - \r\nPas plus d'un tyran Tous que du despote Un Seul.\r\n
Voici le peuple : il meurt, combattant magnifique, - \r\nPour le progrès ; voici la foule : elle en trafique ; - \r\nElle mange son droit d'aînesse en ce plat vil - \r\nQue Rome essuie et lave avec Ainsi-soit-il !
Voici le peuple : il prend la Bastille, il déplace - \r\nToute l'ombre en marchant ; voici la populace : - \r\nElle attend au passage Aristide, Jésus,\r\nZénon, Bruno, Colomb, Jeanne, et crache dessus.
Voici le peuple avec son épouse, l'idée ; - \r\nVoici la populace avec son accordée, - \r\nLa guillotine. Eh bien, je choisis l'idéal.
Voici le peuple : il change avril en Floréal, - \r\nIl se fait république, il règne et délibère. - \r\nVoici la populace : elle accepte Tibère. - \r\nJe veux la république et je chasse César. - \r\nL'attelage ne peut amnistier le char.
Le droit est au-dessus de Tous ; nul vent contraire - \r\nNe le renverse ; et Tous ne peuvent rien distraire - \r\nNi rien aliéner de l'avenir commun. - \r\nLe peuple souverain de lui-même, et chacun\r\nSon propre roi ; c'est là le droit. Rien ne l'entame.