Auteur

Thomas Bernhard

Tout ce que nous étudions de près finalement nous déçoit.
Celui qui a volé vingt schillings est poursuivi par la justice et incarcéré, celui qui a détourné des millions et des milliards, et qui a rang de ministre, dans le meilleur des cas est chassé moyennant une retraite colossale et oublié tout aussitôt.
Toute notre vie nous nous reposons sur les grands esprits, sur les soi-disant maîtres anciens, et alors nous sommes mortellement déçus par eux, parce qu'ils ne remplissent pas leur office au moment décisif.
Nous thésaurisons les grands esprits et les maîtres anciens et nous croyons qu'ensuite, au moment décisif pour la survie, nous pouvons les utiliser à nos fins, ce qui ne signifie d'ailleurs rien d'autre qu'en abuser à nos fins, ce qui se révèle une funeste erreur.
Lorsque vous avez perdu l'être qui vous était le plus proche, tout vous paraît vide, vous pouvez regardez où vous voulez, tout est vide, et vous regardez et regardez et vous voyez que tout est vraiment vide, et cela pour toujours.
Les soi-disant classes inférieures sont, c'est tout de même vrai, tout aussi ignobles et abjectes et tout aussi hypocrites que les supérieures.
L'art dans son ensemble n'est d'ailleurs rien d'autre qu'un art de survie, nous ne devons pas négliger ce fait, à tout prendre il est tout de même la tentative sans cesse renouvelée, d'une manière qui touche même l'intelligence, de nous débrouiller dans ce monde de désagréments, ce qui, nous le savons, n'est possible en fait que par l'usage sans cesse renouvelé du mensonge et de l'hypocrisie, de la fausseté et de l'illusion volontaire.
Toutes les écoles supérieures sont mauvaises et celle que nous fréquentons est toujours la plus mauvaise si elle ne nous ouvre pas les yeux.
Beaucoup se suicident dans leur cinquante et unième année. Car cinquante ans, c'est amplement suffisant.
Que veut dire exister sinon ceci : nous désespérons.
Seul l'imbécile admire.
Nos bibliothèques sont en quelque sorte des pénitenciers où nous avons enfermé nos grands esprits, Kant naturellement dans une cellule individuelle, de même que Nietzsche, de même que Schopenhauer, Pascal, Voltaire, Montaigne, tous les très grands dans des cellules individuelles, les autres dans des cellules collectives, mais tous pour toujours et à jamais, mon cher, pour l'éternité et jusqu'à l'infini, voilà la vérité.
Pour le dire clairement, tout n'est que malentendu dès notre naissance et, aussi longtemps que nous existons, nous n'arrivons pas à nous dépêtrer de ces malentendus, nous avons beau nous démener, ça ne sert à rien.
Celui qui ne sait pas rire ne doit pas être pris au sérieux.
Quand bien même ils n'ont plus besoin de rien, les vieux sont avares, plus ils deviennent vieux, plus ils deviennent avares.
Nous décrivons et nous jugeons les gens, et c'est toujours entièrement faux, nous nous montrons injustes dans nos jugements et nous les décrivons comme des gens vils, me dis-je, et cela dans tous les cas, quelle que soit la manière dont nous les décrivons, quelle que soit la manière dont nous les jugeons.
Car les gens qui travaillent à des productions de l'esprit disent très souvent qu'ils n'y attachent aucune importance et y attachent au contraire beaucoup d'importance, sauf qu'ils n'en conviennent pas parce qu'une telle prétention comme ils l'appellent, leur ferait honte, ils dévalorisent leur travail pour éviter du moins d'avoir à se faire honte publiquement.
Nous disons un mot et nous anéantissons un homme, sans que cet homme anéanti par nous s'aperçoive, au moment où nous l'anéantissons d'un mot, qu'il a reçu un coup fatal, pensai-je.
Peu de choses dans ma vie m'ont effectivement passionné davantage que l'aspect pénal de notre monde. Si nous considérons cet aspect pénal de notre monde, c'est-à-dire de notre société, nous avons, comme on dit, de quoi nous étonner chaque jour.
Le catholicisme ou le parti socialiste, les deux institutions les plus répugnantes de notre temps.
Quand nous savons ce qui nous attend, nous le supportons plus facilement.
Ceux qui étudient dans un institut accordent toujours moins de valeur qu'il n'en a à leur propre institut et lorgnent en direction de l'institut concurrent.
L'homme c'est le malheur. Il n'y a que les sots pour prétendre le contraire. C'est un malheur que de naître et aussi longtemps que nous vivons, nous ne faisons que prolonger ce malheur, seule la mort y met un terme.
La plus grande erreur est de penser que les prétendus gens simples sont en mesure de sauver quelqu'un. Au comble de la détresse, on va les voir et on les prie formellement de vous sauver et ils vous enfoncent encore davantage dans le désespoir.
Il faut être dément pour se suicider.

Œuvres de Thomas Bernhard

Béton (1982)Des arbres à abattre (1987)Extinction (1986)Gel (1962)L'Origine: Simple indication (1981)La Cave (1976)Le Neveu de Wittgenstein (1982)Le froid (1984)Le naufragé (1983)Le souffle (1980)Les Mange-pas-cher (1980)Maîtres anciens (1985)Mes prix littéraires (2010)Oui (1980)Perturbation (1967)Un enfant (1982)