Etre étranger, c'est constater que l'Autre est une aventure, que tout cri n'est pas hostile.
Auteur
Tania de Montaigne
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Ce que je sais : « on » n'est pas indéfini, c'est « je » qui manque de précision.
Ce que je sais : la tristesse se digère moins bien que les coquillettes. Je mange des coquillettes sauce cafard.
Être étranger, c'est être sous l'eau quand d'autres vous parlent à la surface, les sons pénètrent, mais pas le sens
Être étranger, c'est sourire et opiner du chef, c'est lire sur les lèvres, juste pour le plaisir de s'assurer que ça ne change strictement rien.
Avec du silence l'autre projette, le mutisme oblige celui d'en face à tendre l'oreille à son propre discours, il s'écoute et croit que c'est vous qui parlez, il vous trouve intelligent et drôle, il vous aime. Ou alors, il vous hait de lui donner à entendre son vide.
Tokyo est évidemment le lieu parfait. Tokyo c'est loin, les gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Compte tenu de ce qui m'arrive, savoir que je ne finirai pas aveugle et amputée des deux jambes est une joie
Dans le monde, toutes les trois minutes, une femme est quittée, il y a trois minutes, c'était moi. Dans le monde, toutes les trois minutes, une femme est quittée, n'importe quelle femme, une belle, une moche, une pas gentille, une très sympa, une qui raconte mal les blagues, une Américaine avec des faux ongles, une coureuse de fond mexicaine, une vidéaste hongroise qui déclame des chansons réalistes habillée en poulet. N'importe quelle femme.
Dans les films, quand une femme est quittée, elle entre dans une agence de voyages. Sans regarder la personne au guichet, elle dit donnez-moi un billet pour n'importe où, un aller sans retour. Et hop, elle part. Je ferai comme dans les films. Tokyo est évidemment le lieu parfait. Tokyo c'est loin, les gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Compte tenu de ce qui m'arrive, savoir que je ne finirai pas aveugle et amputée des deux jambes est une bonne nouvelle.
J'ai trente-trois ans, tout l'avenir devant moi, je travaille pour le dictionnaire, j'écris des dates de vie et de mort, des noms propres et des noms communs, j'écris la vie des autres en attendant de vivre la mienne.
J'écris la vie des autres en attendant de vivre la mienne.
A deux, on grossit, à un, on s'affine, on s'étire comme une sculpture de Giacometti, tendue à l'extrême, un jeu de matière, une tête et des pieds, la terre et le ciel, au milieu rien.
Si les femmes quittées croient toujours qu'elles vont tomber de haut, finalement elles ne tombent que de leur hauteur. Ce que je sais : une femme, c'est pas si haut.
Le but, maintenir la suprématie blanche coûte que coûte en érigeant une séparation étanche entre les blancs et les autres
Vous êtes une femme, donc moins qu'un homme, et vous êtes noire, donc moins que rien.
C'est du vide, c'est l'immuable, c'est l'immobile. Parfois, les gens regardent leurs parents et se disent : « Cet homme, cette femme, c'est moi en vieux, voilà comment je serai plus tard. » Mon père, c'est moi en mort.
Je dis que les Noirs, avec un N majuscule, n'existent pas, indique la romancière. Ce qui est très différent du fait qu'il y ait des noirs, des blancs, des jaunes. À un moment, je n'avais pas de majuscule : j'étais noire sans majuscule. C'est à dire à la fois une couleur de peau et de plein d'autre choses. Et à un moment, quelque chose se fige et on décide que je suis noire avec une majuscule, c'est à dire que je fais des choses de Noire. Avec une majuscule.
Quand on met une majuscule, on dit que c'est un nom et non un adjectif. Dès lors que c'est un nom (et cela marche pour tout : Juif, Musulman, Noir, Blanc...), on considère que l'on sait qui est une personne en fonction de ce qu'on lui attribue : sa couleur, sa religion... Et on agit en fonction de ce que l'on suppose qu'elle est. Dès lors, on lui nie la capacité d'être humain. Elle devient un objet.
Quelle est la différence entre un « Bleu » et une « Bleue » ? Comme ça, a priori, on aurait tendance à dire qu'il n'y a que le sexe qui change, c'est pourquoi l'un s'écrit sans «e», et l'autre avec. Oui, au premier abord, à part le sexe, tout paraît semblable, maillots, shorts, ballons, règles d'arbitrage, taille du terrain, sélections, entraînements, rires, larmes, on a gagné, on a perdu, on est les champions, on est les championnes. Identique. Mais, le diable se cache dans les détails et les mots ont leur importance.
si un philosophe, appelons-le Alain F., dit «J'ai pas envie de regarder la Coupe du monde féminine de foot», ça n'est pas pareil que s'il dit « J'ai pas envie de regarder la Coupe du monde de foot féminin ». En plus de mettre en lumière le rapport compliqué du philosophe avec les femmes en short (voire avec les femmes tout court), la place du mot «féminin» change imperceptiblement le sens de la phrase.
Alors qu'il ne viendrait à l'esprit de personne de parler de «foot masculin», quand on accole l'adjectif «féminin» tout de suite après football, on induit l'idée que les deux sexes ne jouent pas exactement à la même chose. Ce qui laisse à penser que les Bleues s'adonnent à un sport spécialement conçu pour les femmes, un ersatz de la discipline originale.
Un «Bleu», c'est un homme qui joue au foot, alors qu'une «Bleue», c'est une personne qui joue au football féminin. Il y a le foot d'un côté, le vrai, et puis ce truc de fille de l'autre. On imagine bien des femmes courant en escarpin sur un mini-terrain et donnant des coups de pieds dans des sacs à main jusqu'à finir par en lancer un dans un filet.
La vraie différence entre un Bleu et une Bleue, ça n'est pas le football qui, lui, n'a pas de genre. Non, c'est qu'elles seront payées dix fois moins que leurs homologues masculins et qu'en plus de se coltiner des entraînements de dingue où elles font des pompes sur une main, elles devront répondre à des interviews passionnantes où on leur pose des questions comme : «Et vous avez envie d'avoir une enfant ?» ou «Et le mariage vous y pensez ?» ou «C'est important d'être féminine, non ?»
Alors, quelle est la différence entre un «Bleu» et une «Bleue» ? Peut-être le regard que nous portons sur eux.
Tout ce qui a été fait jusqu'au 11 septembre 2001 consistait à dire : « Ne relevons pas les différences, faisons comme si tout le monde était blanc et catholique. » Bon, ça ne marche pas. Ce silence a eu pour conséquence de faire émerger des gens qui ne veulent exister que par leur différence..., alors que ce qui serait intéressant aujourd'hui serait de pouvoir dire qu'il existe différentes couleurs que l'on peut tout à fait nommer, mais que, pour autant, on ne peut rien en déduire !
Œuvres de Tania de Montaigne
Chronique « Écritures », Et si le foot féminin n’existait pas ? par Tania De Montaigne — Libération, 7 juin 2019Interview Le Point, Propos recueillis par Clément Pétreault, le 24 mai 2019Invitée de Jean-Mathieu Pernin, pour une \"Mise à jour\", France Info, mai 2018Noire: La vie méconnue de Claudette ColvinTokyo c'est loin (2006)Toutes les familles ont un secret