Œuvre

Tokyo c'est loin (2006)

Etre étranger, c'est constater que l'Autre est une aventure, que tout cri n'est pas hostile.
Ce que je sais : « on » n'est pas indéfini, c'est « je » qui manque de précision.
Ce que je sais : la tristesse se digère moins bien que les coquillettes. Je mange des coquillettes sauce cafard.
Être étranger, c'est être sous l'eau quand d'autres vous parlent à la surface, les sons pénètrent, mais pas le sens
Être étranger, c'est sourire et opiner du chef, c'est lire sur les lèvres, juste pour le plaisir de s'assurer que ça ne change strictement rien.
Avec du silence l'autre projette, le mutisme oblige celui d'en face à tendre l'oreille à son propre discours, il s'écoute et croit que c'est vous qui parlez, il vous trouve intelligent et drôle, il vous aime. Ou alors, il vous hait de lui donner à entendre son vide.
Tokyo est évidemment le lieu parfait. Tokyo c'est loin, les gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Compte tenu de ce qui m'arrive, savoir que je ne finirai pas aveugle et amputée des deux jambes est une joie
Dans le monde, toutes les trois minutes, une femme est quittée, il y a trois minutes, c'était moi. Dans le monde, toutes les trois minutes, une femme est quittée, n'importe quelle femme, une belle, une moche, une pas gentille, une très sympa, une qui raconte mal les blagues, une Américaine avec des faux ongles, une coureuse de fond mexicaine, une vidéaste hongroise qui déclame des chansons réalistes habillée en poulet. N'importe quelle femme.
Dans les films, quand une femme est quittée, elle entre dans une agence de voyages. Sans regarder la personne au guichet, elle dit donnez-moi un billet pour n'importe où, un aller sans retour. Et hop, elle part. Je ferai comme dans les films. Tokyo est évidemment le lieu parfait. Tokyo c'est loin, les gens y vivent vieux, mangent du riz et sont rarement diabétiques. Compte tenu de ce qui m'arrive, savoir que je ne finirai pas aveugle et amputée des deux jambes est une bonne nouvelle.
J'ai trente-trois ans, tout l'avenir devant moi, je travaille pour le dictionnaire, j'écris des dates de vie et de mort, des noms propres et des noms communs, j'écris la vie des autres en attendant de vivre la mienne.
J'écris la vie des autres en attendant de vivre la mienne.
A deux, on grossit, à un, on s'affine, on s'étire comme une sculpture de Giacometti, tendue à l'extrême, un jeu de matière, une tête et des pieds, la terre et le ciel, au milieu rien.
Si les femmes quittées croient toujours qu'elles vont tomber de haut, finalement elles ne tombent que de leur hauteur. Ce que je sais : une femme, c'est pas si haut.