Auteur

Michel de Montaigne

Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde si ne sommes assis que sur notre cul.
Qui ne voit que j'ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j'irai autant qu'il y aura d'encre et de papier au monde?
Infinis esprits se trouvent ruinés par leur propre force et souplesse.
Le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et le présent que nature nous ait fait le plus favorable, et qui nous ôte tout moyen de nous plaindre de notre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs.
Tous les jours vont à la mort : le dernier y arrive.
J'aime mieux forger mon âme, que la meubler.
Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère : je m'avance vers celui qui me contredit, qui m'instruit.
Je m'avance vers celui qui me contredit.
De les condamner, par ce qu'ils ont failli, ce serait bêtise, comme dit Platon. Car ce qui est fait, ne se peut défaire : mais c'est afin qu'ils ne faillent plus de même, ou qu'on fuie l'exemple de leur faute.
Tous les jours la sotte contenance d'un autre, m'avertit et m'avise. Ce qui poind touche et éveille mieux, que ce qui plaît.
La sottise est une mauvaise qualité, mais de ne la pouvoir supporter, et s'en dépiter et ronger, comme il m'advient, c'est une autre sorte de maladie, qui ne doit guère à la sottise, en importunité. Et est ce qu'à présent je veux accuser du mien.
Quelle plus grande victoire attendez-vous que d'apprendre à votre ennemi qu'il ne vous peut combattre ?
Le plus sage homme qui fut onques, quand on lui demanda ce qu'il savait, répondit qu'il savait cela, qu'il ne savait rien.
L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd : car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu, que d'être partout.
Tous les inconvénients de la vie ne valent pas qu'on veuille mourir pour les éviter. Et puis, tant de changements soudains se produisent aux choses humaines qu'il est malaisé de juger à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance.
Nous savons dire : Cicéron dit ainsi ; voilà les moeurs de Platon ; ce sont les mots mêmes d'Aristote. Mais nous, que disons-nous nous-mêmes ? que jugeons-nous ? que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet.
Les Romains avaient coutume, quand ils revenaient de voyage, d'envoyer un messager avant eux, dans leur maison, pour avertir leurs femmes de leur arrivée et ne pas les surprendre à l'improviste.
Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre est de vivre à propos. Tout le reste, gouverner, amasser, bâtir, n'est qu'accessoire et secondaire.
La nature n'a que faire d'un grand destin pour se montrer et déployer sa force. Partout, dissimulée ou au grand jour, elle se manifeste avec la même intensité.
Notre tâche consiste à construire chaque jour notre conduite et notre vie, et non pas à écrire des livres ; à conquérir non pas des provinces en gagnant des batailles, mais la tranquillité et l'ordre pour notre vie et nos actes.
L'une des plus belles sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son ennemi au désespoir.
Nous guidons les affaires en leurs commencements et les tenons à notre merci : mais par après, quand elles sont ébranlées, ce sont elles qui nous guident et emportent, et nous avons à les suivre.
Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu.
L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd ; car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu que d'être partout.
Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement de vous y recevoir ; ce serait folie de vous fier à vous-même, si vous ne vous savez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie.

Œuvres de Michel de Montaigne

Apologie de Raymond Sebond (1937)De l'expérienceEssaisEssais (1580)Essais (1588), III, 13Essais, Au lecteurEssais, IEssais, I, 1Essais, I, 10Essais, I, 12Essais, I, 13Essais, I, 14Essais, I, 15Essais, I, 16Essais, I, 17Essais, I, 19Essais, I, 2Essais, I, 20Essais, I, 20, Que Philosopher c'est apprendre à mourirEssais, I, 21