Œuvre
Essais, III, 13, De l'expérience
La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute.
Jamais deux hommes ne jugèrent pareillement de même chose, et est impossible de voir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en même homme à diverses heures.
Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie; et de nos maladies la plus sauvage, c'est mépriser notre être.
Composer nos moeurs est notre office, non pas composer des livres, et gagner, non pas des batailles et provinces, mais l'ordre et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre, c'est vivre à propos.
Non plus que je ne regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d'un chêne.
Je disnerois sans nappe; mais à l'alemande, sans serviette blanche, très-incommodéement: je les souille plus qu'eux et les Italiens ne font; et m'ayde peu de cuillier et de fourchette.
La mort est plus abjecte, plus languissante et pénible dans un lit qu'en un combat, les fièvres et les catarrhes autant douloureux et mortels qu'une arquebusade.
Si avons-nous beau monter sur des échasses, car sur des échasses encore faut-il marcher de nos jambes. Et au plus élevé trône du monde si ne sommes assis que sur notre cul.
Notre grand et glorieux chef-d'oeuvre est de vivre à propos. Tout le reste, gouverner, amasser, bâtir, n'est qu'accessoire et secondaire.
La nature n'a que faire d'un grand destin pour se montrer et déployer sa force. Partout, dissimulée ou au grand jour, elle se manifeste avec la même intensité.
Notre tâche consiste à construire chaque jour notre conduite et notre vie, et non pas à écrire des livres ; à conquérir non pas des provinces en gagnant des batailles, mais la tranquillité et l'ordre pour notre vie et nos actes.
Pour moi donc, j'aime la vie.