Auteur

Michel de Montaigne

A quelque chose sert le malheur.
Il n'est si homme de bien, qu'il mette à l'examen des lois toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie, voire tel qu'il serait très grand dommage et très injuste de punir et de perdre.
Il n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille que d'un état entier ; où que l'âme soit empêchée, elle y est toute ; et, pour être les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes.
Notre propre et péculière condition est autant ridicule que risible.
Si l'on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi.
Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.
Le monde n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant.
La vaillance a ses limites, comme les autres vertus : lesquels franchis, on se trouve dans le train du vice.
Nul vent fait pour celui qui n'a point de port destiné.
Nous ne sommes savants que de la science présente.
Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoiqu'elles en prennent divers moyens autrement, on les chasserait d'arrivée, car qui écouterait celui qui pour sa fin établirait notre peine et mésaise ?
Les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles.
Les biens de la fortune, tous tels qu'ils sont, encores faut il avoir du sentiment pour les savourer. C'est le jouïr, non le posseder, qui nous rend heureux.
En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes et nous ne tenons les uns aux autres que par nos paroles.
Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie tant qu'on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle, et encore plus de mon jardin imparfait.
Pour moi donc, j'aime la vie.
Il y a de la sagesse, dites-vous, en cet amusement. Mais où ? Et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute sagesse.
Il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c'est un grand séjour d'esprit de n'avoir à tenir qu'une voie tracée et à répondre que de soi.
L'une des plus grandes sagesses de l'art militaire, c'est de ne pas pousser son ennemi au désespoir.
Il n'est temps de regimber quand on s'est laissé entraver.
Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu'il ne voit pas.
Les morts, je ne les plains guère et je les envierais plutôt mais je plains fort les mourants.
S'il est mauvais de vivre en nécessité, au moins de vivre en nécessité, il n'est aucune nécessité.
Je ne trouve rien si cher que ce qui m'est donné.
On ne peut abuser que de choses qui sont bonnes.

Œuvres de Michel de Montaigne

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