Œuvre

Essais, I, 39

La vraie solitude ... se peut jouir au milieu de villes et de cours de rois; mais elle se jouit plus commodément à part.
La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi.
Il faut ou imiter les vicieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux, et de leur ressembler par ce qu'ils sont beaucoup; et d'en haïr beaucoup par ce qu'ils sont dissemblables.
Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'un par son vice, l'autre par sa nature.
Par quoi, ce n'est pas assez de s'être écarté du peuple; ce n'est pas assez de changer de place, il se faut écarter des conditions populaires qui sont en nous; il se faut séquestrer et ravoir de soi.
Nous avons une âme contournable en soi-même; elle se peut faire compagnie elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir et de quoi donner; ne craignons pas en cette solitude nous croupir d'oisiveté ennuyeuse.
Et, si la douleur de tête nous venait avant l'ivresse, nous nous garderions de trop boire. Mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suite.
Je n'aime, pour moi, que les livres ou plaisants et faciles, qui me chatouillent, ou ceux qui me consolent et conseillent à régler ma vie et ma mort.
La plus contraire humeur à la retraite, c'est l'ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger en même gîte.
C'est une lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oisiveté et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux qui effacent la trace à la porte de leur tanière.
Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie.
Il n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille que d'un état entier ; où que l'âme soit empêchée, elle y est toute ; et, pour être les occupations domestiques moins importantes, elles n'en sont pas moins importunes.