Au médecin, elle ne demande pas ses chances, elle refuse de réduire son avenir à une statistique. Certains veulent savoir, elle pas. Elle ne laissera pas les chiffres s'immiscer en elle, dans sa conscience, dans son imaginaire, ils seraient capables de proliférer, comme la tumeur elle-même, de saper son moral, sa confiance, sa guérison.
Auteur
Laetitia Colombani
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Sa révolte est silencieuse, inaudible, presque invisible. Mais elle est là.
Ablation, un mot qui rime avec punition, agression, mutilation, amputation, démolition. Guérison, aussi, peut-être.
Un père, ça ne meurt pas, un père c'est éternel, c'est un roc, un pilier, surtout le sien.
Elle reste parfois des nuits entières, les yeux grands ouverts. Les hommes ne sont pas égaux devant le sommeil, pense-t-elle. Les hommes ne sont égaux devant rien.
Sarah se souvient de cette femme, dans l'ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d'être promue associée et qui, à l'annonce de sa grossesse, s'était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C'était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait.
Elle n'oublie qu'une chose, pourtant apprise durant ses années de métiers : lorsqu'on nage parmi les requins, mieux vaut ne pas saigner.
Dans la lutte pour la guérison, il ne fallait pas négliger l'estime de soi, disait-elle. L'image que vous renvoie le miroir doit être votre alliée, non votre ennemie, avait-elle conclu d'un ton avisé.
Un homme rasé peut être sexy, une femme chauve sera toujours malade, pense Sarah.
Après tout, elle a réussi à dissimuler ses grossesses, elle parviendra bien à cacher son cancer. Il sera son enfant secret, son fils illégitime, dont nul ne pourra soupçonner l'existence. Inavouable et invisible.
Ce n’est pas elle qui est malade, c’est la société tout entière qu’il faudrait soigner. Les faibles qu’elle devrait protéger, accompagner, elle leur tourne le dos, comme ces vieux éléphants que le troupeau laisse derrière lui, les condamnant à une mort solitaire.
Je dédie mon travail à ces femmes, - \r\nLiées par leurs cheveux, - \r\nComme un grand filet d’âmes.
Tel un acrobate sur un fil, elle a l'impression d'osciller au gré du vent. C'est ainsi, se dit-elle, la vie rapproche parfois les moments les plus sombres et les plus lumineux. Elle prend et donne en même temps.
Pour eux elle n'est plus une avocate malade, elle est une malade avocate. La différence est de taille. Le cancer fait peur. Il isole, il éloigne. Il pue la mort. A son contact, on préfère se détourner, se boucher le nez.
La fuite dans le sommeil, elle l'a perdue depuis longtemps. Ses nuits ne lui offrent plus rien qu'un abîme sans fond, des rêves aussi noirs que la fange qu'elle nettoie.
Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers.
Noyer son chagrin dans le grain de sa chair, voilà ce qu'elle attend. ils font l'amour, et le monde, un instant, lui paraît moins cruel.
Il est parfois doux de penser que tout a une fin, que le plus grand des tourments peut s'arrêter, demain.
Je dédie mon travail à ces femmes, - \r\nLiées par leurs cheveux, - \r\nComme un grand filet d’âmes.
L'amour est volatil, se dit-elle, il s'en va comme il vient, parfois, d'un coup d'ailes.
Les mots sont des papillons, fragiles et volatils. Il faut le bon filet pour les attraper.
L'estime de soi, c'est ce qu'il y a de plus difficile à regagner.
Ne plus penser, se noyer dans la vie des autres comme elle se noyait, jadis, dans les dossiers. C'est un pis-aller, elle le sait, mais elle n'a rien d'autre à quoi se raccrocher.
Tous les deux ou trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint, dans ce pays qu'on dit civilisé. Jusqu'à quand ? Dans la nature, aucune autre espèce ne se livre à ce jeu de massacre. La maltraitance des femelles n'existe pas. Pourquoi chez les humains, ce besoin de détruire, de briser ?
Le bonheur des autres est cruel. Il vous tend un miroir sans pitié.