Auteur

Jorge Semprún

Le désintérêt, le désamour de soi, d'une certaine idée de soi-même, était le premier pas sur le chemin de l'abandon.
La vie n'est pas parfaite on le sait, elle peut-être un chemin de perfection.
Le repos physique est secondaire, tout compte fait. La chose que je voudrais plus que tout, c'est le repos spirituel.
A quoi bon écrire des livres si on n'invente pas la vérité? Ou, encore mieux, la vraisemblance?
Une année à Buchenwald m'avait appris concrètement ce que Kant enseigne, que le Mal n'est pas l'inhumain, mais, bien au contraire, une expression radicale de l'humaine liberté.
Les livres, la musique, c'est différent. Pour enrichissants qu'ils soient, ils ne sont jamais que des moyens d'accéder aux êtres.
Une beauté évidente ne suscite pas la pensée, mais le bonheur: une sorte de béatitude.
Plus je me remémore, plus le vécu d'autrefois s'enrichit et se diversifie, comme si la mémoire ne s'épuisait pas.
Peut-être Dieu est-il épuisé, exsangue, peut-être n'a-t-il plus de forces. Son silence serait le signe de sa faiblesse, non de son absence, de son manque à exister.
Tout a une fin dans la vie, même les raisons de vivre. Mais pourquoi ne vivrait-on pas sans raisons ? Je veux dire, sans autre raison que celle de vivre, précisément, avec toutes ses conséquences.
C'est l'horreur de mon regard que révèle le leur, horrifié. Si leurs yeux sont un miroir, enfin, je dois avoir un regard fou, dévasté.
Le contraire d'une connerie, ce n'est jamais qu'une autre connerie.
Un homme devrait pouvoir être un homme même s'il n'est pas capable de résister à la torture.
Le bonheur, c'est toujours le présent, au moment même.
S'il y a une morale, ici, ce n'est pas celle de la pitié, de la compassion, moins que jamais une morale individuelle. C'est celle de la solidarité. Une solidarité de la résistance, bien sûr : une morale de résistance collective.
Une sorte de tristesse physique m'a envahi. J'ai sombré dans cette tristesse de mon corps. Ce désarroi charnel, qui me rendait inhabitable à moi-même.
La vie était encore vivable. Il suffisait d'oublier, de le décider avec détermination, brutalement.
Je suis emprisonné parce que je suis un homme libre, parce que je me suis vu dans la nécessité d'exercer ma liberté, que j'ai assumé cette liberté.
Mais ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont certains êtres que tu as connus. Les livres, la musique, c'est différent. Pour enrichissants qu'ils soient, ils ne sont jamais que des moyens d'accéder aux êtres.
Et sans doute l'être du résistant torturé devient-il un être-pour-la-mort mais c'est aussi un être ouvert au monde, projeté vers les autres : un être-avec, dont la mort individuelle, éventuelle, probable, nourrit la vie.
Comme la découverte de l'amour, comme la découverte de la mer, celle de Dostoïevski marque une date mémorable de notre vie. Elle correspond généralement à l'adolescence : la maturité cherche et trouve des écrivains plus sereins.
J'allonge son cadavre sur le plancher du wagon, et c'est comme si je déposai ma propre vie passée, tous les souvenirs qui me relient encore au monde d'autrefois.
Mais oui, je me rends compte. Je ne fais que ça, me rendre compte et en rendre compte.
Elle n'avait nulle autre raison de s'intéresser à moi que moi-même : c'est ça qui était bouleversant.
Je n'avais pas vraiment survécu. Je n'étais pas sûr d'être un vrai survivant. J'avais traversé la mort, elle avait été une expérience de ma vie.

Œuvres de Jorge Semprún

Adieu, vive clarté... (1998)Exercices de survie (2012)L'Ecriture ou la Vie (1994)Le Grand Voyage (1963)Le mort qu'il faut (2001)Netchaïev est de retour (1987)