Auteur

Erri De Luca

Si moi aussi je suis un autre, c'est parce que les livres, plus que les années et les voyages, changent les hommes. Après bien des pages, on finit par apprendre une variante, un geste différent que celui commis et cru inévitable.
Je lis de vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies.
Je ne crois pas aux écrivains, mais à leurs histoires.
Les prophéties sont des mots qui donnent des ordres à l'avenir.
La vie se passera sereinement de nous, nous ne sommes pas indispensables, individus ou espèce tout entière, à cette merveilleuse machine du monde.
La foudre est un enfant qui cherche l'âme des jouets à coups de marteau.
Le cerveau de l'homme est un ruminant, il remâche les informations des sens, les combine en probabilités. L'homme est ainsi capable de préméditer le temps, de le projeter. C'est aussi sa damnation, car il en retire la certitude de mourir.
Mais il a bien dû exister pour moi une heure où j'ai connu de quoi était fait l'envers des solitudes, le contraire de un.
Quand un homme s'arrête pour regarder les nuages, il voit défiler le temps au-dessus de lui, un vent qui enjambe. Alors il faut se remettre debout et le rattraper.
Un homme est ce qu'il a commis. S'il oublie, c'est un verre renversé, du vide enfermé.
Dans chaque espèce, ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences. Ils forment un quota expérimental qui va à la dérive. Derrière eux, se referme la trace ouverte.
L'avenir est un serviteur lent, mais fidèle.
Les enfants ne comprennent pas l'âge, pour eux quarante ou quatre-vingts ans sont un même désastre.
On donne trop d'importance aux mots, il arrive qu'ils contraignent à l'exil, aux prisons ou pire. Ils sont chargés de poids et pourtant ils ne sont que souffle.
Un homme qui change d'avis pour être d'accord avec une femme lui donne la plus belle preuve d'amour.
Trahir un secret, révéler une cachette, sont des choses qu'un enfant ne fait pas. Quand on est petit, moucharder est une infamie.
Je prends le livre ouvert à la pliure, je me remets à son rythme, à la respiration d'un autre qui raconte.
Si moi aussi je suis un autre, c'est parce que les livres, plus que les années et les voyages, changent les hommes.
L'amour est un échange de fortes étreintes, un besoin de noeuds. Et au bout de chaque étreinte, au bout de cette paix donnée, il reste le non-dit d'un adieu endurci.
Le pain gonfle en prenant la forme de la paume du boulanger. Le porter à sa bouche, c'est comme serrer la main de qui l'a pétri.
Deux n'est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude. Deux est alliance, fil double qui n'est pas cassé.
Seul le péril d'amour, dur seulement envers soi-même mais docile pour autrui, entraîne vers une vie nouvelle.
L'enfance se termine officiellement quand on ajoute un zéro aux années mais il ne se passe rien, on est dans le même corps de mioche emprunté des étés précédents, troublé à l'intérieur et calme à l'extérieur.
En mer, c'est pas comme à l'école, il n'y a pas de professeurs. Il y a la mer et il y a toi. Et la mer n'enseigne pas, la mer fait, à sa façon.
Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas.

Œuvres de Erri De Luca

Au nom de la mère (2006)Et il dit (2012)Interview, 9ème Festival des Cultures juives, juin 2013Le Contraire de un (2003)Le Page des libraires (2004)Le Tort du soldat (2014)Le jour avant le bonheur (2009)Le poids du papillon (2009)Les poissons ne ferment pas les yeux (2013)Les saintes du scandale (2013)Montedidio (2002)Noyau d'olive (2004)Pas ici, pas maintenant (2009)Trois Chevaux (1992)Tu, mio (1998)