Toute idée est une exagération. Penser, c'est exagérer.
L'ironie est la mort de la métaphysique.
Le besoin de consigner toutes les réflexions amères, par l'étrange peur qu'on arriverait un jour à ne plus être triste...
Il est impossible d'accepter d'être jugé par quelqu'un qui a moins souffert que nous. Et comme chacun se croit un Job méconnu...
«Ne juge personne avant de te mettre à sa place.» Ce vieux proverbe rend tout jugement impossible, car nous ne jugeons quelqu'un que parce que justement nous ne pouvons nous mettre à sa place.
Le problème de la responsabilité n'aurait de sens que si on nous avait consulté avant notre naissance et que nous eussions consenti à être celui que nous sommes précisément.
Combien j'aime les esprits de second ordre (Joubert, entre tous) qui, par délicatesse, vécurent à l'ombre du génie des autres et, craignant d'en avoir, se refusèrent au leur!
Malheur au livre qu'on peut lire sans s'interroger tout le temps sur l'auteur!
La critique est un contresens: il faut lire, non pour comprendre autrui mais pour se comprendre soi-même.
Le lecteur vrai est celui qui n'écrit pas. Lui seul est capable de lire un livre naïvement, - unique manière de sentir un ouvrage.
Il vaut mieux lire par goût un auteur dépassé que par snobisme un auteur dans le vent. Dans le premier cas, on s'enrichit avec la substance d'un autre, dans le second, on consomme sans profit.
Tout à l'heure, j'ai vu, sur le camion des Editions du Seuil, écrit en très grosses lettres: Tout Baudelaire en un volume. - Si Baudelaire avait prévu une telle horreur, celle qu'il éprouvait pour le monde moderne aurait dégénéré en fureur convulsive.
Je sens que je suis libre mais je sais que je ne le suis pas.
La tyrannie brise ou fortifie l'individu; la liberté l'amollit et en fait un fantoche. L'homme a plus de chances de se sauver par l'enfer que par le paradis.
L'homme libre ne s'embarrasse de rien, même pas de l'honneur.
On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire mais parce qu'on a envie de dire quelque chose.
L'aphorisme? Un feu sans flamme. On comprend que personne ne veuille s'y réchauffer.
Plus encore que dans le poème, c'est dans l'aphorisme que le mot est dieu.
A mesure que la mémoire s'affaiblit, les éloges qu'on nous a prodigués s'effacent au profit des blâmes. Et c'est justice: les premiers, on les a rarement mérités, alors que les seconds jettent quelque clarté sur ce qu'on ignorait de soi-même.
Si les Allemands ont excellé en métaphysique, c'est qu'ils sont de tous les peuples celui qui est le plus dénué de bon sens.
Il faudrait vivre, disiez-vous, comme si l'on ne devait jamais mourir. - Ne saviez-vous donc pas que tout le monde vit ainsi, y compris les obsédés de la Mort?
La seule utilité des enterrements, c'est de nous permettre de nous réconcilier avec nos ennemis.
L'extraordinaire argument dont Plutarque s'est servi à l'intention de sa femme après la mort de leur fille: «Pourquoi pleurer, tu n'étais pas affligée quand tu n'avais pas encore d'enfant; maintenant que tu n'en as plus, tu en es au même point.»
A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde?
Socrate, la veille de sa mort, était en train d'apprendre un air de flûte. «A quoi cela te servira-t-il? lui dit-on. - A savoir cet air avant de mourir.»
Œuvres de Emil Cioran
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