On n'est soi qu'en mobilisant tous ses travers, qu'en se solidarisant avec ses faiblesses, qu'en suivant sa «pente». Dès qu'on cherche son «chemin», et qu'on s'impose quelque modèle noble, on se sabote, on s'égare...
Bribes, pensées fugitives, dites-vous. Peut-on les appeler fugitives lorsqu'il s'agit d'obsessions, donc de pensées dont le propre est justement de ne pas fuir?
Quiconque nous cite de mémoire est un saboteur qu'il faudrait traduire en justice. Une citation estropiée équivaut à une trahison, une injure, un préjudice d'autant plus grave qu'on a voulu nous rendre service.
Se méfier des penseurs dont l'esprit ne fonctionne qu'à partir d'une citation.
Un auteur trop souvent cité, on finit par ne plus avoir envie de le lire. Son nom est profané à force de circuler. On préfère lire quelqu'un de moins connu et même de moindre talent, ne serait-ce que parce qu'il n'appartient pas à tous.
Après une bonne querelle, on se sent plus léger et plus généreux qu'avant.
La compassion n'engage à rien, d'où sa fréquence. Nul n'est jamais mort ici-bas de la souffrance d'autrui. Quant à celui qui a prétendu mourir pour nous, il n'est pas mort: il a été mis à mort.
Laissez donc les autres tels qu'ils sont, et ils vous en seront reconnaissants. Voulez-vous à tout prix leur bonheur? Ils se vengeront.
La confession la plus vraie est celle que nous faisons indirectement, en parlant des autres.
La lucidité: avoir des sensations à la troisième personne.
Tout ce qui nous gêne nous permet de nous définir. Sans infirmités, point de conscience de soi.
Le cheval ne sait pas qu'il est cheval. - Et puis après? - On ne voit pas ce que l'homme a gagné à savoir qu'il est homme.
La conversation n'est féconde qu'entre esprits attachés à consolider leurs perplexités.
La lâcheté rend subtil.
Tout commentaire d'une oeuvre est mauvais ou inutile, car tout ce qui n'est pas direct est nul.
Les doctrines passent - les anecdotes demeurent.
Ne désespère pas: si tout le monde t'abandonne, tu pourras toujours compter sur tes douleurs.
En permettant l'homme, la nature a commis beaucoup plus qu'une erreur de calcul: un attentat contre elle-même.
Dès que quelqu'un me parle d'élites, je sais que je me trouve en présence d'un crétin.
Tout n'est pas perdu, tant qu'on est mécontent de soi.
Cette espèce de malaise lorsqu'on essaie d'imaginer la vie quotidienne des grands esprits... Vers deux heures de l'après-midi, que pouvait bien faire Socrate?
Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter.
Nous sommes tous dans l'erreur, les humoristes exceptés. Eux seuls ont percé comme en se jouant l'inanité de tout ce qui est sérieux et même de tout ce qui est frivole.
T.H., qui a fait quatre ans de prison, à ma question: Comment avez-vous pu supporter? me dit: Par l'humour. Si j'avais pris au sérieux ma situation, je n'aurais pu tenir.
Tout pessimiste est un humoriste.
Œuvres de Emil Cioran
Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964