Auteur

André Comte-Sponville

Méfions-nous de ces Savanarole, que le Bien aveugle. Trop attachés aux principes pour considérer les individus, trop sûrs de leurs intentions pour se soucier des conséquences.
Aucune démocratie, aucune république ne serait possible si l'on n'obéissait qu'aux lois que l'on approuve. Oui. Mais aucune ne serait acceptable s'il fallait, par obéissance, renoncer à la justice ou tolérer l'intolérable.
La justice n'existe pas, et n'est une valeur, même, qu'autant qu'il y a des justes pour la défendre.
Notre époque, qui préfère les poètes aux philosophes et les enfants aux sages, tend à oublier que la tempérance est une vertu, pour ne plus y voir qu'une hygiène. Pauvre époque, qui ne sait mettre au-dessus des poètes que les médecins!
Quand la loi est injuste, il est juste de la combattre - et il peut être juste, parfois, de la violer. Justice d'Antigone, contre celle de Créon. Des résistants, contre celle de Vichy. Des justes, contre celle des juristes.
Sans doute, et spécialement pour un athée, le courage face à la mort est le courage des courages: parce que le moi n'y peut trouver aucune gratification concrète ou positive.
Le sage épicurien pratique la culture intensive plutôt qu'extensive de ses voluptés.
Celui à qui la vie suffit, de quoi pourrait-il manquer?
Pour dire la chose très simplement, cette sagesse du désespoir que j'évoque, ce «gai désespoir», consiste en une démarche très simple: il s'agit d'espérer un peu moins et d'aimer un peu plus.
Si le Royaume est en nous, et si nous sommes dans le Royaume, à quoi bon la foi et l'espérance? Plus rien n'est à croire; tout est à connaître. Plus rien n'est à espérer; tout est à aimer.
L'essentiel, c'est de ne pas mentir, et d'abord de ne pas se mentir. Ne pas se mentir sur la vie, sur nous-mêmes, sur le bonheur.
Rien de ce qu'on peut posséder n'est pur. La pureté est pauvreté, dépossession, abandon. Elle commence où s'arrête le moi, où il ne va pas, où il se perd.
Disons-le en une formule : l'amour pur, c'est le contraire de l'amour-propre.
La pureté n'est pas la continence, la pudibonderie ou la chasteté : il y a pureté à chaque fois que l'amour cesse d'être mélangé d'intérêt. La seule pureté, c'est l'amour pur.
La pureté n'est pas l'angélisme. Il y a une pureté de corps, une innocence du corps, et dans la jouissance même : pura voluptas, disait Lucrèce, le pur plaisir, auprès de quoi c'est la morale qui est obscène.
L'amour infidèle, ce n'est pas l'amour libre : c'est l'amour oublieux, l'amour renégat, l'amour qui oublie ou déteste ce qu'il a aimé et qui dès lors s'oublie ou se déteste lui-même. Mais est-ce encore de l'amour ?
La politique nous rassemble en nous opposant : elle nous oppose sur la meilleure façon de nous rassembler !
La justice n'est pas une vertu comme une autre. Elle est l'horizon de toutes et la loi de leur coexistence. Toute vertu la suppose ; toute humanité la requiert.
L'essentiel ? La liberté de tous, la dignité de chacun, et les droits, d'abord, de l'autre.
La générosité est à la fois conscience de sa propre liberté et ferme résolution d'en bien user. Conscience et confiance, donc : conscience d'être libre, confiance en l'usage qu'on en fera. C'est pourquoi la générosité produit l'estime de soi.
Aimer la vérité jusqu'au bout, c'est accepter aussi le doute à quoi, pour l'homme, elle aboutit.
La douceur est une vertu féminine. C'est pourquoi peut-être elle plait surtout chez les hommes.
La vérité n'appartient pas au moi, c'est le moi qui lui appartient et qu'elle contient et qu'elle traverse et qu'elle dissout. Le moi est mensonger toujours, illusoire toujours.
L'ironie blesse, l'humour guérit - L'ironie peut tuer, l'humour aide à vivre - L'ironie veut dominer, l'humour libère - L'ironie est impitoyable, l'humour est miséricordieux - L'ironie est humiliante, l'humour est humble.
Aimer, c'est pouvoir jouir ou se réjouir de quelque chose. Ainsi celui qui aime les huîtres, par opposition à qui ne les aime pas.

Œuvres de André Comte-Sponville

Dictionnaire philosophique (2001)Du corps (2009)ImpromptusImpromptus (1998)L'amour la solitudeL'esprit de l'athéisme (2006)Le Gai Désespoir (1999)Le Goût de vivre et cent autres propos (2010)Le Mythe d'IcareLe bonheur, désespérémentLe bonheur, désespérément (2003)Le capitalisme est-il moral? (2004)Petit traité des grandes vertusPetit traité des grandes vertus (1995)Présentations de la philosophie (2000)Une éducation philosophique