Les mots conduisent à tout.
Le dictionnaire doit s'alimenter au réel.
J'avais déjà compris que quand on lisait, on pouvait faire des erreurs de lecture et qu'on pouvait varier l'interprétation de ce qu'on lisait. Parce que finalement, chaque lecteur crée sa lecture. Et ça été l'une des clés de ma passion des mots, et des mots écrits en particulier, parce qu'à travers eux, j'ai écouté la voix de ma maman. Donc c'était quelque chose, au départ, qui est très fort.
Je regarde le monde à travers des lunettes merveilleuses que sont les langues.
Je regarde le monde à travers des lunettes merveilleuses que sont les langues, la langue française en particulier avec son ancienneté, avec ce qu'elle apporte de pensée collective depuis un millénaire.
L'essentiel de mon activité, c'est de voir naître et prospérer les mots. Le Robert est pour moi ma signature.
Une langue est faite pour exprimer le monde, il faut qu'elle s'enrichisse sans cesse pour coller au réel.
On n'est pas très heureux quand il y en a beaucoup. Mais ce n'est pas nous qui choisissons. C'est un enrichissement sauvage, on adopte parfois des anglicismes qui ne sont pas nécessaires et qui ont un équivalent en français. Mais, il y a des anglicismes depuis le Moyen Age. Et le français a plus enrichi la langue anglaise que l'inverse.
Avec le tout-informatique, les personnes âgées ne peuvent plus échapper au langage des jeunes, ce n'est plus cloisonné comme avant.
A part le cercueil, je ne vois pas d'autre retraite. Je suis en alerte depuis que je suis gamin. Dès que j'étais confronté à un mot que je ne connaissais pas, j'avais envie de savoir !
A part le cercueil, je ne vois pas d'autre retraite.
L’avenir du français, je le vois comme une évolution permanente. Les fautes d’un jour deviennent les règles du lendemain. Dans toutes les époques, on a dit que la langue était foutue et que personne ne parlait bien.
Confinement est sans doute le mot du jour, un peu long, à notre regret, mais qui incite ou invite à la réflexion.
Corona, contaminé, virus et viralité, ne parviendront pas à nous faire passer le goût du pain et du vin. Acceptons d’être « confinés », mais au sens que ce mot eut à la fin du Moyen Âge : « aller jusqu’aux confins ». Or, les confins de la langue française, c’est le monde.
J’étais un enfant catholique surveillé comme tel. J’ai joué le jeu jusqu’à 14 ans. Puis j’ai eu l’impression que ce régime-là était uniquement fait pour gêner, empêcher, interdire.
Je ne bouscule pas la langue, j'essaie de l'approfondir et d'essayer de voir derrière les choses que nous employons tous les jours les petits mystères cachés par des siècles et des siècles d'utilisation.
Selon moi, les mots sont des accumulateurs d’énergie. Chaque fois que l’on prononce un mot, on a affaire à une épaisseur. Derrière le sens actuel d’un terme, il y a une succession de sens qui ont évolué. Prenons le «pare-brise». Le mot existait avant l’automobile et désignait un accessoire de mode qui permettait aux dames de protéger leur visage du soleil et du vent. Or à leurs prémices, les automobiles étaient ouvertes. Il fallait les couvrir. On a donc réfléchi à un mot qui évoque quelque chose de transparent. C’est ainsi que l’on a pensé au « pare-brise ».
Selon moi, les mots sont des accumulateurs d’énergie. Chaque fois que l’on prononce un mot, on a affaire à une épaisseur. Derrière le sens actuel d’un terme, il y a une succession de sens qui ont évolué.
Au XVIIe siècle, un mot nouveau allait à la vitesse de la diligence. Aujourd’hui, tout va à la vitesse de notre technique, c’est-à-dire très vite.
La langue change en même temps que l’ère dans laquelle elle se trouve: les médias d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes qu’hier, l’informatique a bouleversé notre monde et notre façon d’écrire. Le croisement entre l’écrit et l’oral n’est plus du tout de la même nature. L’usage change. Et ce changement est perpétuel. Finalement, personne ne connaît vraiment le français. Son apprentissage ne sera jamais terminé car la langue évolue tous les jours.
La langue française ne s’appauvrit pas, au contraire. Des mots nouveaux naissent chaque année. Regardez les régionalismes! Certains passent dans le français national. C’est le cas notamment des mots de la nourriture, comme le magret de canard. Aujourd’hui, on trouve le terme normal or on devrait parler de « maigret de canard ». Car le «magret» est un nom provençal, occitan qui veut dire « le petit maigre ».
Nous observons que certains jeunes utilisent des termes issus de la bouche de leurs grands-parents. Ainsi, ils les réactualisent et empêchent la disparition de tout un vocabulaire. Je pense à la phrase admirable d’Amadou Hampâté Bâ: « Un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle. » C’est très vrai. La langue se construit partout.
Barthes a écrit: « La langue est fasciste. » Je lui avais dit que c’était une ineptie. En revanche, il est vrai qu’on peut se servir de la langue pour avoir un discours fasciste.
Aujourd'hui, la circulation des mots par l'intermédiaire des médias est complètement mémorisée et accessible par la numérisation. Les chiffres de Google ne sont pas forcément fiables, mais leurs ordres de grandeur oui. Quand le terme « selfie » revient à des millions d'occurrences, on ne pas faire comme s'il n'existait pas. Notre critère est donc la fréquence d'emploi, mais en dessous d'un certain seuil, il y a des choix idéologiques qui se font, autour de l'importance du concept. Le dictionnaire n'a pas le droit de passer à côté de certains termes.
Nous sommes moralement et éthiquement obligés de définir des mots nouveaux même s'ils ne plaisent pas. Maurice Druon me reprochait déjà à l'époque de « ramasser les mots dans le ruisseau », au nom du purisme du français de l'Académie française. Le dictionnaire est un observatoire, pas un conservatoire.
Œuvres de Alain Rey
Au Journal de 13 heures de France 2, le 27/11/2015Billet sur le site du Robert, publié le 15/04Interview Le Figaro, le 3 novembre 2019Interview Le Journal du Dimanche, le 22 mai 2015Interview Le Parisien, Le 12 mai 2016Interview d’Alain Rey, Le Monde, publiée le 8 septembre 2019.Interview à la RTBF, 20 janvier 2008.Rencontre avec le linguiste Alain Rey, INA, 26 janvier 2006Sur France Culture en 2014Émission Tire ta langue par Antoine Perraud, décembre 2015