Œuvre
Une simple lettre d'amour (2015)
Le romantique est un propriétaire. Le don juan, un locataire.
On ne devrait communiquer que depuis l'anéantissement, l'amoindrissement, depuis cette absence momentanée de nous-même où, dévastés, nous sommes ouverts au monde comme une béance.
Tout était prévu pour que ça marche entre nous. Il suffisait que nous nous rencontrions. Nous nous sommes rencontrés. C'était le plus difficile à faire, se rencontrer (la preuve : je ne t'ai plus jamais rencontré par hasard depuis).
La promesse d'être avec quelqu'un m'a toujours rendu plus heureux que son effective présence.
L'amour est plus méchant que la guerre, puisque la guerre consiste à faire du mal à ceux que l'on n'aime pas.
Ce serait toi, c'était toi, l'élue. Je ne voulais pas me marier parce que le mariage c'est pour toute la vie, et que toute la vie, pour t'aimer, me semblait un peu court. L'éternité serait un compromis.
Une des énigmes de l'homme est qu'il piétine en priorité, au prorata de l'amour reçu, tous ceux qui ont oeuvré à son bonheur.
Haine qu'on éprouve pour quelqu'un qu'on hait n'est rien à côté de la haine qu'on ressent pour quelqu'un qu'on aime.
Je ne commets des fautes que pour le plaisir de les avouer.
Nous nous sommes imaginés seuls au monde (je note aujourd'hui que je me sens plus seul à deux que tout seul ; tout seul je peux profiter de ma propre compagnie, là où ta présence m'en empêchait).
La solitude, ce n'est pas se retrouver seul ; c'est être soustrait à la compagnie d'un seul. C'est être seul après avoir été ensemble.
De la même manière qu'un amour achevé nous enferme dans le passé, jusqu'à nous abrutir de mélancolie, un amour qui s'ébauche nous projette dans l'avenir, jusqu'à nous abrutir d'espoir.
L'amour est improvisation : sans conséquences, ses actes n'ont d'autre lendemain qu'une envie de se revoir, de s'embrasser, de se caresser.
L'amour remet l'avenir à plus tard. Il est un inabîmable présent - une poussée qui recommence, un hoquet superbe et long, un divin bégaiement.
Ce qui empêche l'aveu, c'est généralement l'occasion de l'aveu.
L'amour, dit-on, est la seule chose qui vaille de naître. C'est la seule chose, symétriquement, qui nous abîme au point que nous voulons mourir.
J'adore avouer. C'est une passion. Je ne commets des fautes que pour le plaisir d'avoir à les avouer.
Ce n'est pas la torture qui torture, mais l'imminence perpétuelle et déçue de son interruption.
L'amour, c'est de l'infini qui se rétracte. Des asymptotes qui se recroquevillent. Des parallèles qui finissent par se croiser.
Les géographies sont moins exotiques que l'imprévu. Ce ne sont pas les pays qui dépaysent, mais les événements. L'événement est toujours victorieux du monde. Il trahit les prévisions, assassine les théories. La réalité ne lui résiste jamais.
Posséder une femme magnifique, c'est vouloir posséder ce qu'elle possède et que nous ne possédons pas.
Les mots ne nous venaient à la bouche que pour modifier la couleur du silence.
Ce qui est exténuant, ce n'est pas que le pire soit toujours sûr, mais que le meilleur soit toujours incertain.
L'extrême fatigue est la meilleure longueur d'onde pour faire jaillir les vérités tues, les aveux empêchés. On ne devrait parler que dans cet état limite, où la force laisse à la faiblesse, le soin d'être plus forte qu'elle.