Œuvre

Au revoir là-haut (2013)

Mourir le dernier, c'est comme mourir le premier, rien de plus con.
On imagine souvent que les puissants sont grands, on est surpris de les trouver normaux.
Un militaire, vous lui retirez la guerre qui lui donnait une raison de vivre et une vitalité de jeune homme, vous obtenez un croûton hors d'âge.
Somme toute, une guerre mondiale, ça n'était jamais qu'une tentative de meurtre généralisée à un continent.
Certes, la guerre avait été meurtrière au-delà de l'imaginable, mais si on regardait le bon côté des choses, elle avait permis aussi de grandes avancées en matière de chirurgie maxillofaciale.
Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des vivants.
Savoir qu'on ne risque rien, que tout s'arrangera, ça désinhibe. On peut dire tout ce qu'on veut, comme on veut. En plus, ça rassure : plus on se met en danger, plus on mesure ses protections.
Autant il aime les requêtes, le général, autant il déteste les enquêtes. C'est un militaire.
Pour un militaire, une guerre qui se termine, c'est pire que tout.
Difficilement soluble, cela ne veut pas dire insoluble.
Plus on espère la paix, moins on donne de crédit aux nouvelles qui l'annoncent, manière de conjurer le mauvais sort.
Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps.
Toute histoire doit trouver sa fin, c'est dans l'ordre de la vie. Même tragique, même insupportable, même dérisoire, il faut une fin à tout.
L'expression sonnait bizarrement, mais elle ne semblait pas déraisonnable ; somme toute, une guerre mondiale, ça n'était jamais qu'une tentative de meurtre généralisé à un continent.
Les catastrophes tuent tout le monde, les épidémies déciment les enfants et les vieillards, il n'y a que les guerres pour massacrer les jeunes gens en si grand nombre.
Le véritable danger pour le militaire, ce n'est pas l'ennemi, mais la hiérarchie.
A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c'est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu'au fond, on ne les aime pas.
On peut tout pardonner à quelqu'un, la richesse, le talent, mais pas la chance, non, ça, c'est trop injuste.
Il le constatait depuis sa démobilisation : pour vivre tranquille, mieux valait remiser dans le tiroir ses galons de vainqueur.
Quand l'armistice devint enfin une perspective raisonnable, l'espoir d'en sortir vivant commença à tarauder les plus pessimistes.
D'ailleurs, il n'avait pas la fibre politique. Pour cela, il faut avant tout de l'ego non, son truc, à lui, c'était l'argent. Et l'argent aime l'ombre.
M. Pericourt n'avait pas insisté, bataille perdue d'avance. Il s'était contenté, prudent, d'imposer des limites. Chez les bourgeois cela s'appelle un contrat de mariage.
Alors, quand vous croisiez un clébard sautillant comme une danseuse et tenant dans sa gueule un cubitus de poilu, votre sang ne faisait qu'un tour. Vous aviez envie de comprendre.
Malgré son agacement, M. Péricourt avait vis à vis de Labourdin des bontés d'agriculteur. Expliquez-moi ça, lui disait-il parfois avec cette patience qu'on ne prodigue qu'aux vaches et aux imbéciles.
On ne peut pas gagner contre quelque chose qu'on ne comprend pas.