Auteur

Yann Moix

Me levant en ruisselant au milieu de la nuit, contaminé par l'effroi qui régnait perpétuellement entre nos murs, je réveillai un de ces deux parents. Une enfilade de coups s'ensuivait alors et tout le monde trouvait alors le sommeil.
Ma mère n'adorait rien tant que m'insulter; elle proférait à mon égard des insanités terribles que les adultes réservent généralement aux adultes. (...) Quand elle m'abandonnait enfin à ma classe, à mes camarades, à ma maîtresse, ma mère continuait de grouiller dans ma tête, à la façon d'un mille-pattes.
A mes côtés : le piano défoncé. Il ressemblait à un cachalot éventré ; j'avais de la peine pour lui. Je pensais à son calvaire. Il était mort sous les coups de mon père. J'avais eu jusque là plus de chance que lui.
La présence des autres dans une salle de classe permet l'infini confort de la solitude: j'étais seul, mais entouré je me frottais au groupe comme un matou se frotte aux hommes (j'avais d'ailleurs la sensation, en ce lieu, d' habiter dans un chat) je pouvais mentalement m'isoler , pour vivre ailleurs et autre chose. Je pouvais gribouiller des signes m'essayer à la poésie découvrir en plissant les yeux jusqu'à ce que mes camarades se transforment en statues agitées des continents aberrants. Mes pensées envahissaient peu à peu l'espace; je devenais le personnage principal en ce paysage où les êtres confectionnaient mon décor .
Le contraire de la guerre n'est pas l'amour, mais une fin d'après-midi orange, en novembre, dans une école maternelle. On n'y compte ni cadavres ni blessés; nul n'y tremble. Tout y est chaud et bigarré.
Solide comme un bronze, fragile comme un enfant, Péguy ressemble à l'idée que je me fais de moi : injuste, irascible, caractériel, mais attachant , touchant - enfantin . Je ne me jette pas de fleurs ; j'aspire comme sur un champ de batailles à dire la vérité. Péguy et moi sommes des humbles - des humbles et des Orléanais .
Rend-on à l'aveugle, au premier venu, ce que la vie nous a infligé ? Me faudrait-il, quand l'âge d'avoir des enfants viendrait, parvenir à la hauteur de ma tâche de père : m'empêcher moi-même de fouetter mon fils, d'abandonner ma fille la nuit aux mâchoires froides de l'hiver ? Il se pouvait très bien que le petit garçon aux yeux verts, une fois lancé dans le monde irréversible des adultes, administrât à son tour à son propre petit garçon aux mêmes yeux verts les mêmes corrections. C'est soi qu'on continue de frapper quand on a été brutalisé : me propageant dans l'enfant, je me reconnais dans sa figure, je coule dans ses veines – c'est moi le défenestrant, que j'entends suicider
L'histoire, vue par les romanciers, n'est pas un tapis de dates, déroulé, sur lequel se situent des batailles, des évènements, des existences, des destructions, des naissances, des inventions ou des conquêtes : elle est la façon dont le temps transperce les hommes, qui ne sont que le tissu du motif et non plus la trame ; c'est le temps qui va d'homme en homme, et non l'homme qui va d'époque en époque. Le temps se diffracte là, il se déforme ici, s'enroule sur lui-même, ralentit, accélère soudain, devient ligne droite, ou spirale, s'éteint, disparaît, revient, s'agite : ce qu'on nomme l'histoire est l'aventure de ces mouvements, de ces circonvolutions, de ces volutes. Nous ne traversons pas le temps ; c'est le temps qui nous traverse.
J'en ai toujours voulu aux femmes qui n'ont pas su déceler chez moi la part nue, celle qui jamais ne triche; le point incandescent, de vérité brûlante, le croisement des souffrances ineffables- cette croisés de mes chemins où mes piteux avatars se rencontrent pour se taire.
C'est la plus belle définition qui soit sans doute pour rendre le métier d'écrivain (si écrire n'est pas une profession, c'est un métier) : je n' étudie pas les êtres à travers le temps ; j'étudie le temps à travers les êtres.
... une phrase que je ne devais jamais oublier : « Je n'étudie pas les pierres à travers le temps. J'étudie le temps à travers les pierres. » C'est la plus belle définition qui soit sans doute pour rendre le métier d'écrivain (si écrire n'est pas une profession, c'est un métier) : je n' étudie pas les êtres à travers le temps ; j'étudie le temps à travers les êtres.

Œuvres de Yann Moix

Anissa Corto (2000)Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson (2009)Dans Libération, le 27 août 2019France 2, On n'est pas couché, 29 août 2015Interview Paris Match, 10 janvier 2019 , propos recueillis par Caroline MangezInterview accordée au magazine Marie-Claire, Janvier 2019Interview accordée à Technikartmag, Janvier 2019 par Laurence Rémila & Louis-Henri de La RochefoucauldInterview sur France Culture, 2013, lors de la sortie de son livre Naissance.Jubilations vers le ciel (1996)La Meute (2010)Le 12 janvier 2019, sur le plateau des Terriens du samedi (C8)Naissance (2013)Orléans (2019)RompreSur le plateau d' \"On n'est pas couché\", le 12 janvier 2019Une simple lettre d' amour (2015)Une simple lettre d'amour (2015)