Le laboureur m'a dit en songe: Fais ton pain, - Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. - ... - Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommes - Nul ne peut se vanter de se passer des hommes; - Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.
Auteur
René François Armand Prudhomme, dit Sully Prudhomme
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, - Des yeux sans nombre ont vu l'aurore; - De l'autre côté des tombeaux - Les yeux qu'on ferme voient encore.
Le vase où meurt cette verveine, - D'un coup d'éventail fut fêlé. - Le coup dut l'effleurer à peine: - Aucun bruit ne l'a révélé. - ... - Personne ne s'en doute; - N'y touchez pas, il est brisé.
Ah! ce mot-là fut le vainqueur, - La nuance est si peu de chose - Pour les yeux et tant pour le coeur! - Mais ce fut bien mieux dit en prose.
C'est en deuil surtout que je l'aime. - Le noir sied à son front poli. - Et par ce front le chagrin même - Est embelli.
Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous sommes - Nul ne peut se vanter de se passer des hommes, - Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.
Je n'aime pas les maisons neuves: - Leur visage est indifférent.
O Nuit, selon sa vie, à tout homme qui veille - Inspire ton horreur ou ta sérénité, - Et donne pour jamais à celui qui sommeille - Le rêve qu'il a mérité!
Oh! qu'ils aient perdu leur regard. - Non, non, cela n'est pas possible! - Ils se sont tournés quelque part - Vers ce qu'on nomme l'invisible.
Je passerai l'été dans l'herbe, sur le dos, - La nuque dans les mains, les paupières mi-closes, - Sans mêler un soupir à l'haleine des roses - Ni troubler le sommeil léger des clairs échos.
Ah! si vous saviez comme on pleure - Devivre seul et sans foyer, - Quelquefois devant ma demeure - Vous passeriez.
Contre les voluptés des plus heureux du monde - Je n'échangerais pas les maux que j'ai soufferts: - C'est le plus grand soupir qui fait le plus beau vers.
Tous, même les morts, ont fui jusqu'au dernier!
Je suis le captif des mille êtres que j'aime.
Demain, j'irai demain voir ce pauvre chez lui, - Demain, je reprendrai le livre à peine ouvert, - Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène, - Demain, je serai juste et fort... - Pas aujourd'hui.
Cet abbé chemine en priant, - Et seul au milieu de la rue, - Tout noir, il fait sa tache crue - Sur le ciel tendre et souriant.
Mais viendra le jour des adieux, - Car il faut que les femmes pleurent - Et que les hommes curieux - Tentent les horizons qui leurrent!
C'est aux premiers regards portés, - \r\nEn famille, autour de la table, - \r\nSur les sièges plus écartés, - \r\nQue se fait l'adieu véritable.
Telles, je sens au coeur, quand les bruits du monde - Me laissent triste et seul après m'avoir lassé, - La présence éternelle et la douceur profonde - De mon premier amour que j'avais cru passé.
O volupté calme et profonde - Des amours qui sont nés sans pleurs, - Volupté saine comme une onde - Qui chante sur un lit de fleurs.
Il est tard; l'astronome aux veilles obstinées, - Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit - Cherche des îles d'or, et le front dans la nuit, - Regarde à l'infini blanchir des matinées.
Ils tombent épuisés, la bataille était rude. - Près d'un fleuve, au hasard sur le dos, sur le flanc, - Ils gisent, engourdis par tant de lassitude - Qu'ils sont bien, dans la boue et dans leur propre sang.
Et le ressouvenir des amours et des haines - Me bercera, pareil au bruit des mers lointaines.
Le souvenir du fer gît dans ses flancs meurtris.
Le rêveur sent brûler des âmes - Dans les bleus éclairs des tisons.
Œuvres de René François Armand Prudhomme, dit Sully Prudhomme
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