Auteur

Maurice Genevoix

La bruyère aux clochettes mortes qui s'effritent et tombent en poussière aussitôt que nos doigts les effleurent.
Des carpes glissent, bombant un flanc qui brille d'un jaune d'électrum.
Alors Khéba savait que le bateau à feu avait embouqué la passe, tout blanc et glissant vers la rade.
Il réparait sa ligne, les doigts tremblant si fort qu'il ne pouvait tourner l'empile à la hampe de l'ameçon, qu'il lui fallait s'arrêter un moment.
Des mâtins, d'un seul coup de gosier, engloutissaient des blocs de chair énormes.
Il faisait tout à fait jour. Les dernières floches de brume avaient fondu dans l'espace blond.
Et c'étaient des vairons, verts et tigrés de noir, des épinoches hérissées de piquants, négligeable fretin, vermine d'eau douce.
Les goujons, ventre en l'air, viraient au bord des larges goulots, oscillaient une hésitante seconde, et, d'un coup de queue vif, les nageoires pectorales vibrantes comme des embryons d'ailes, piquaient du nez vers les ténèbres fraîches.
Il regardait le sol encombré de brousailles, il déchiffrait sur le terrain, en hâte, un grimoire chargé de sens.
Toute la harde, étroitement serrée, frémissait en renâclant. Elle pivota brusquement sur elle-même: d'autres bêtes arrivaient au galop, biches et cerfs pêle-mêle, les yeux fous, se heurtant dans leur course et soufflant à pleins naseaux.
Il attendait, allongé sur sa natte, grignotant quelque boulette de riz, caressant de la paume les deux noix de kola qu'il offrirait tout à l'heure aux garçons. De penser à leur fraîche amertume, la salive lui coulait dans la bouche.
Les mass media qui nous conditionnent, loin d'élargir les perspectives, les ont rétrécies ou fermées.
Il les comptait jusqu'à vingt-cinq, ne sachant dénombrer au-delà: il vendait ses grenouilles dix sous le quarteron. Quand il avait atteint vingt-cinq, il recommençait à compter.
Braconner n'est pas voler... On est ce qu'on est mais faut la justice.
Allez atteler un âne avec le harnais d'un cheval ! Je sais que l'âne aime les chardons. Si j'avais à pêcher l'âne, je mettrais des chardons à ma ligne : un enfant de deux ans comprendrait.
Admettre que les racines de l'art plongent dans un terreau magique, c'est peut être s'ouvrir un chemin vers les prestiges de la fleur, ses enchantements, ses sortilèges.
Arrêt brusque, piétinement sur place. Nous y sommes : Rupt-en-Woëvre. Le régiment forme les faisceaux dans un champ, au seuil du village. Je ne comprend rien à la situation : je m'oriente à peine. Il est deux heures du matin.
Un faix de chaînes lui pesait au garrot, lui nouait aux jambes de traînantes étraves dans cette forêt où ils (l'homme et le chien) rôdaient sans trêve, aussitôt cachés qu'apparus, aussitôt revenus qu'en allés.
Guerrière, l'Allemagne ? Barbare, l'Allemagne ? Qu'en savez-vous ? ...
C'est ainsi que l'amour, à ses yeux de voyant, ne se séparait point de la mort.

Œuvres de Maurice Genevoix

Bestiaire sans oubli (1971)Ceux de 14 (1949)Fatou Cissé (1954)Forêt voisine (1931)Images pour un jardin sans murs (1956)La Boîte à Pêche (1926)La Dernière Harde (1938)La Forêt perdue (1967)Nuits de guerre (1917)Raboliot (1925)Route de l'aventure (1959)Un Jour (1976)