Auteur

Louis-Philippe Dalembert

Quand on commence à brûler des objets de culte, à force son propre peuple à renoncer à une partie de lui-même, on n'est à l'abri de rien.
Ici on dit : ce qu'on ne peut pas porter, on le traîne. Voilà, il traînait ce passé avec lui et le traînerait sans doute toujours, mais il refusait de passer sa vie à se lamenter sur son sort, à ruminer le mal qu'on lui avait fait. Il voulait regarder vers l'avant, continuer à vivre, pour lui, pour les siens. C'était sa façon de ne pas offrir une seconde victoire au petit caporal et à sa meute de sanguinaires.
Maintenant, ça y est. Je ne veux plus que tu restes dans ce pays de bouffeurs de crapauds et de limaces. Tu as deux jours pour tes adieux de cœur et de corps. Après, je t'accompagnerai au Havre et te mettrai moi-même dans le bateau pour Haïti.
Leur regard portait une étrange mélancolie qui les accompagnerait toute leur vie, disparaissant par moments pour revenir plus loin, à la croisée du chemin, tel un zombie facétieux contre lequel ils ne cesseraient de se battre.
On vit avec depuis la nuit des temps. Les sautes d'humeur de la terre font partie de nous, c'est nous.
Comme quoi, rien ne sert d'essayer de devancer le temps, qui a son rythme propre. Il finit toujours par nous rattraper.
A part ce léger point d'achoppement de la langue, il avait tout fait pour être accepté des gens d'ici, ceux de la belle famille en particulier. Il en était même venu à s'intéresser au rugby, ce sport de midinettes en mal de protection, le seul dans lequel la région jouissait un tant soit peu de crédibilité au niveau national.
Curieusement, en le serrant dans ses bras, la mère ne perçoit aucune émotion particulière chez son fils qui lui offre un visage neutre, impavide. Peut-être ce qu'il a vécu, coincé sous les décombres durant ces trois jours et ces trois nuits, est-il plus horrible encore que de perdre un frère auquel on était attaché, et en est-il ressorti immunisé à la douleur. Peut-être s'est-il senti abandonné des siens, alors qu'elle a laissé la dépouille de l'aîné sous la surveillance du voisin pour courir comme une folle jusqu'à l'école qu'elle a trouvée, à l'arrivée, réduite en poussière, qu'elle a crié son nom le reste de l'après-midi et une partie de la nuit, jusqu'à ce qu'elle ait dû, la mort dans l'âme, rebrousser chemin pour rejoindre les autres. Peut-être ces épreuves l'ont-elles fait grandir d'un coup, passer de l'état d'enfance à l'âge adulte sans s'être arrêté à l'adolescence, le voilà aujourd'hui avec une tête d'homme mature dans un corps de gamin.
Sous quelques cieux qu'il nous ait été donné de naître et de grandir, nous avons plus ou moins les mêmes qualités et défauts. C'est ce qui fait notre humanité.
Le malheur sait aussi bien diviser que rapprocher les humains. Il suffit d'un rien, un geste, un mot, du silence même, pour que l'on bascule d'un côté ou de l'autre. Dans l'horreur ou la générosité.
Le malheur sait aussi bien diviser que rapprocher les humains.
Alors il laisse couler les larmes sans essayer de les retenir, en fermant les yeux, il pleure sur son amour disparu et sur lui-même, sur l'impossibilité de sortir de ce tombeau où il est enterré vivant.
Mieux vaut un père diminué que pas de père du tout.
Comme si l'enfance était ce lieu unique qui ne se brouille que pour mieux s'imprégner dans la mémoire, façonner les faits et gestes du présent.
Pourquoi mettre au monde un enfant si c'est pour ensuite le laisser seul ? Si on n'est pas foutu d'être là pour le guider sur la grand-route de la vie ? Le voir grandir, mettre ses pas dans les siens, devenir à son tour un homme ?
Nul homme n'est une île, un tout complet en soi ; chaque homme est un morceau du continent, une part de l'ensemble.
La mort de tout homme me diminue, parce que j'appartiens au genre humain. Aussi n‘envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi.
Grandir, c'est savoir prendre des décisions sans en référer à personne.
Aux yeux des parents, des mères en particulier, les enfants ne grandissent jamais. Peut-être est-ce pour ne pas voir les stigmates sur leur propre visage.
Elle ignorait, comme le macaque du conte, que la calebasse de sirop de l'amour pouvait cacher un arrière-goût amer.
La vie est une lutte, tant qu'on n'a pas le dos au sol, il faut continuer de se battre.
Quand tu vois ta mère déchirée de douleur, elle qui a longtemps été le pilier du clan familial, courir comme folle, toute dignité bue, derrière la voiture qui t'emporte, tu as beau être un homme, tu n'as qu'une envie, c'est laisser tes larmes se répandre à flots tièdes, lourds d'inquiétude, de tristesse et de rage mêlées.
S'habiller propre, correct, en tout lieu et à toute heure, était une question de respect de soi et des autres, bref de dignité. C'est sans doute la raison pour laquelle maman n'avait pas souhaité se présenter à la remise des carnets scolaires. Elle a préféré demander à l'oncle paternel versé dans les bondieuseries de m'accompagner dans sa vieille Renault d'occasion. Lui habitait la ville et devait savoir comment se comporter dans ces circonstances où chacun trônait à la fois sur sont trente et un et son quant-à-soi.
S'habiller propre, correct, en tout lieu et à toute heure, était une question de respect de soi et des autres, bref de dignité.
Dans la vie, il ne faut jamais imaginer le caïman braisé avant de l'avoir tué, je lui dis au fiston. J'ai payé cher pour le savoir.

Œuvres de Louis-Philippe Dalembert

Avant que les ombres s'effacent (2017)Ballade d'un amour inachevé (2013)Ballade d'un amour inachevé (2013)Noires blessures (2011)