Auteur

Jules Vallès

Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent.
Il existe de par les chemins une race de gens qui, au lieu d'accepter une place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talent.
Mon nom restera affiché dans l'atelier des guerres sociales comme celui d'un ouvrier qui ne fut pas fainéant.
Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma timidité m'isole.
C'est qu'ils sentent, les porte-épaulettes, que l'Histoire a les yeux sur eux.
Il laisse, d'une voix sereine, tomber des mots qui tranchent et qui font sillon de lumière dans le cerveau des faubouriens, et sillon rouge dans la chair bourgeoise.
Vous n'êtes pas un rigolo ! Ah ! je sais ce qu'il faudrait pour faire faire risette à monsieur une bonne révolution ?
Tous les bouts d'article qui me promettent un avenir glorieux ne valent pas une soupe. Et je suis habitué à la soupe maintenant !
Quand les femmes s'en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c'est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte.
Seul ! J'avais osé venir seul ! Jamais je n'ai été fier de moi comme en ce jour d'immense humiliation.
Tu viens de passer trois ans à vivre comme un galérien – tu te prépares à en passer dix autres comme un mendiant.
Il croyait trop que la société était bien faite, il avait trop confiance dans les jurys, pour penser que son triomphe était une farce.
Professeur, marchandise de pacotille, serf en redingote, esclave à palmes, gradé que la débine dégrade, lettré que les ignorantins insultent.
M. Gerdy n'appartenait pas à cette race d'universitaires besogneux et chagrins qui apportent dans leur administration l'amertume d'une carrière ratée et les mœurs de serviteurs de pénitenciers. Il était sorti de l'École normale, de la grande, de celle de Paris. Il eut pu faire son chemin dans l'enseignement s'il ne s'était marié jeune à une femme de famille distinguée mais ruinée mais pour laquelle il avait dû faire des sacrifices.
Ses parents étaient de petits cultivateurs qui étaient parvenus, à force de fatigue et par des miracles de sagesse et d'économie, à avoir une petite maison – ils avaient aussi quelques milliers de francs chez le banquier de l'endroit, c'était tout – ils avaient, en continuant à travailler, réussi à tenir André au collège.
Il regardait son papa comme un dieu, et son papa avait été un fort en thème. S'il avait abandonné la carrière ! curriculum honorum, c'était un sacrifice sur l'autel de la famille, altare larum. C'était à lui, pour qui l'on s'était sacrifié, de reprendre en main la gloire universitaire.
Mais lui, André Gerdit, le trop sérieux, il était figé dans le respect de ce qu'il avait appris et il ne savait rien sentir ou voir en dehors de ses souvenirs de classe. Il était solennel comme les livres qu'il avait eus dans les mains et il manquait d'entrain et de jeunesse.
Il s'agissait de l'avenir. On n'était venu au collège, on n'avait ramassé un trousseau, on n'avait dégonflé le bas de laine que pour arriver à passer cet examen qui ouvrait toutes les portes des professions libérales, si l'on était reçu, qui les laissait toutes fermées, si l'on échouait.
Il était pour une bonne république qui aurait les principes du Christ, le premier des républicains. D'un autre côté, toutes les convictions étaient respectables et devaient être respectées, et il comprenait que les légitimistes parlassent pour le Roy et les bonapartistes pour le neveu du Petit Caporal. Aristide ne voulait être mal avec personne : il voulait être reçu à l'École normale.
Il avait invoqué son envie de ne pas faire de politique encore ! Il n'y comprenait rien, s'il était pris dans la bagarre, s'il avait une inscription rayée par le doyen ! Et il invoquait sa pauvreté béatement et lâchement. Oh ! Il se trouvait lâche – Il se sentait du feu dans le coeur et du sang dans les veines – et comme il aurait parlé volontiers du haut des marches de l'École ou perché sur le socle d'une statue !
Sa tête est emportée, dérangée par de sottes idées politiques, le vent qui vient à travers la montagne l'a rendu fou.
Aristide avait la chance d'être bûcheur et point misérable. Il était libre le matin et satellite le soir, il n'était malheureusement le satellite que des jeunes parce qu'il était mal à l'aise dans le monde. Le protecteur de son père lui avait entrebâillé dix portes de salons universitaires, mais il n'y avait jamais frappé que deux fois, s'étant trouvé gauche dès la première présentation, ne sachant comment entrer, ne sachant comment sortir... C'était un simple.

Œuvres de Jules Vallès

André GerditJacques Vingtras (1885)Jacques Vingtras (1885), l'InsurgéJacques Vingtras, l'Enfant (1879)Jacques Vingtras, l'Insurgé (1886)Jacques Vingtras, le Bachelier (1881)L'Enfant (1879)Le bachelierLes RéfractairesLes Réfractaires (1881)Lettre ouverte à M. Covielle, le Nain jaune, 24 février 1867