Œuvre
Jacques Vingtras, l'Enfant (1879)
Les sabots des garçons de ferme battaient l'heure du dîner dans la cour.
J'ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre. Ma mère crie ... que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas.
Je ne sais pas, cependant, si je ne préfère pas aux chansons de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine voix.
On laisse Pierrouni se dépoitrailler, quand il a chaud, et se dépeigner quand il en a envie.
Et il m'est donné, au sein même de ma ville natale, à douze ans, de connaître, isolé dans ce pantalon, les douleurs sourdes de l'exil.
Avoir une ligne, la jeter dans le frais des rivières, ramener un poisson qui luirait au soleil comme une feuille de zinc et deviendrait d'or dans le beurre!
Il y a le vivier, où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts. Quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent.
Je puis penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma timidité m'isole.