Auteur

Joseph Ponthus

L'autre jour à la pause j'entends une ouvrière dire à un de ses collègues Tu te rends compte aujourd'hui c'est tellement speed que j'ai même pas le temps de chanter » Je crois que c'est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière.
J'écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
À l'usine on chante - \r\nPutain qu'on chante - \r\nOn fredonne dans sa tête - \r\nOn hurle à tue-tête couvert par le bruit des machines - \r\nOn sifflote le même air entêtant pendant deux heures - \r\nOn a dans le crâne la même chanson débile entendue à la radio le matin - \r\nC'est le plus beau passe-temps qui soit - \r\nEt ça aide à tenir le coup.
Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l'ouvrier - \r\nIl faut l'accommoder - \r\nJuste un peu - \r\nÀ la guerre comme à la guerre - \r\nRepose-toi trente minutes - \r\nPetit citron - \r\nTu as encore quelque jus que je vais pressurer.
Je pense au fameux vers de Shakespeare où le monde est une scène dont nous ne sommes que les mauvais acteurs.
C'est une journée machinale comme seule l'usine sait en produire.
Une soirée et une nuit belles - \r\nComme la liberté volée - \r\nÇa n'a pas de prix - \r\nMême pas celui de ma paie de nuit.
Parfois c’est rassurant comme un cocon - \r\nOn fait sans faire - \r\nVagabondant dans ses pensées - \r\n\r\nLa vraie et seule liberté est intérieure - \r\n\r\nUsine tu n’auras pas mon âme - \r\n\r\nJe suis là - \r\n\r\nEt vaux bien plus que toi - \r\n\r\nEt veux bien plus à cause de toi - \r\n\r\nGrâce à toi
La vraie et seule liberté est intérieure - Usine tu n’auras pas mon âme
Tâcher de raconter ce qui ne le mérite pas - \r\nLe travail dans sa plus banale nudité - \r\nRépétitive - \r\nDes gestes simples - \r\nDurs - \r\nDes mots simples.
Et puisse le temps qui efface tout ne pas me faire oublier trop vite vos visages et vos voix Vos noms et la noblesse de votre travail Mes camarades Mes héros
Je ne dois rien à l'usine pas plus qu'à l'analyse - \r\nje le dois à l'amour - \r\nJe le dois à la force - \r\nJe le dois à la vie.
L'usine est - \r\nPlus que tout autre chose - \r\nUn rapport au temps - \r\nLe temps qui passe - \r\nQui ne passe pas - \r\nÉviter de trop regarder l'horloge - \r\nRien ne change des journées précédentes.
Ma vie ne sera plus jamais la même depuis l’usine.
On ne quitte pas un sanctuaire indemne - \r\nOn ne quitte jamais vraiment la taule - \r\nOn ne quitte pas une île sans un soupir - \r\nOn ne quitte pas l'usine sans regarder le ciel.
« Omnia vincit amor » disait déjà Virgile dans ses Bucoliques. L'amour triomphe de tout. J'ai tout quitté par amour pour me marier en Bretagne. Je n'ai pas trouvé de travail. J'ai poussé la porte des agences d'intérim et ça a commencé comme ça...
Il faut toujours savoir d`où l`on parle. J'ai écrit en tant qu'intérimaire, ne sachant si j`allais être reconduit dans mes missions, pour consigner cette immense étrangeté ouvrière que je découvrais.
Ce roman comporte autant de portes d'entrées que de retours de lectrices et de lecteurs : ouvriers, psychanalystes, poètes, chômeurs, professeurs, autres. Tous sont lecteurs et y raccrochent leur sensibilité. Ce livre ne m'appartient plus et c'est une dépossession bienheureuse.
On ne peut effectivement pas raconter l'usine. C`est elle l`héroïne de l'histoire, c'est un personnage à part entière qui a imposé son rythme à la forme du roman. Je ne suis pas de taille à lutter avec ses machines, ses chefs, ses bruits et ses cadences, aussi ai-je dû la prendre de biais, par la bande, en douce, dans le secret de la fatigue et de mon écriture pour tâcher de raconter un peu de ma vérité d'ouvrier.
« Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser. » C`est de Michel de Montaigne, évidemment, qui ne faisait que répéter ce que disait déjà Homère. L`amour, la politique au temps d`Henri III, la poésie de Virgile qui aide à penser le monde. Pénélope qui attend et mes bulots comme autant de cyclopes.
Dans ce texte, j’ai cherché à rendre au plus juste dans l’écrit, la manière dont on pense quand on est sur une ligne de production. Quand on est à l’usine, les pensées vont très vite, et pour rendre compte de cette vérité, il fallait que je retourne à la ligne constamment, et c’est évidemment un double sens qui a imposé un titre au livre assez rapidement : retourner à la ligne de production et retourner à la ligne dans l’écriture et dans les chapitres.
Je n’écris pas « pour», j’écris « parce que ». J’écris, parce que je dois consigner ce qui m’arrive, je ne vais pas à l’usine dans une démarche d’écriture, j’y vais pour gagner des sous, parce que je n’ai pas le choix, sans idée préconçue, juste pour vendre la force de mes bras. Mais quand on débarque à l’usine, c’est d’une telle violence et en même temps d’une telle organisation assez fascinante, qu’il a fallu que je réfléchisse là-dessus, et que j’essaie d’en faire quelque chose de beau, de manière littéraire, pour ne pas sombrer dans l’enfer de la machine. Au départ, j’écris pour moi, pour me sauver.
L’usine m’a révélé à moi-même, je me suis découvert une perfection plus grande physiquement -j’ai pris des muscles que je ne connaissais pas- et une force morale inattendue. L’usine a été pour moi la fin de ma psychanalyse parce que, quand se retrouve pendant huit heures à faire la même tache, on a le temps de réfléchir sur soi. Elle m’a permis de découvrir ma propre vérité.
Au fur et à mesure que l’épreuve de l’usine avance, il faut puiser au plus profond de ses ressources pour pouvoir continuer à tenir, et on se raccroche à tout ce qui peut nous faire tenir, dans mon cas, il s’agissait de mes proches, mais aussi des grands auteurs qui sont mes compagnons de vie.
Paradoxalement, plus on fait des gestes automatiques, plus ça libère de l’espace pour pouvoir penser. Quand le geste est efficace, on peut penser à autre chose, alors que quand le geste n’est pas bon, on ne pense qu’à la façon de l’améliorer, et on devient l’esclave de la chaîne.

Œuvres de Joseph Ponthus

Entretien avec Joseph Ponthus, à propos de son ouvrage À la ligne, Babelio février 2019À la ligne : Feuillets d'usine (2019)Émission Par les temps qui courent Joseph Ponthus : L'usine a enlevé tout le gras de mes textes, France Culture, février 2019