Œuvre
À la ligne : Feuillets d'usine (2019)
L'autre jour à la pause j'entends une ouvrière dire à un de ses collègues
Tu te rends compte aujourd'hui c'est tellement speed que j'ai même pas le temps de chanter » Je crois que c'est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière.
J'écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
À l'usine on chante - \r\nPutain qu'on chante - \r\nOn fredonne dans sa tête - \r\nOn hurle à tue-tête couvert par le bruit des machines - \r\nOn sifflote le même air entêtant pendant deux heures - \r\nOn a dans le crâne la même chanson débile entendue à la radio le matin - \r\nC'est le plus beau passe-temps qui soit - \r\nEt ça aide à tenir le coup.
Le capitalisme triomphant a bien compris que pour exploiter au mieux l'ouvrier - \r\nIl faut l'accommoder - \r\nJuste un peu - \r\nÀ la guerre comme à la guerre - \r\nRepose-toi trente minutes - \r\nPetit citron - \r\nTu as encore quelque jus que je vais pressurer.
Je pense au fameux vers de Shakespeare où le monde est une scène dont nous ne sommes que les mauvais acteurs.
C'est une journée machinale comme seule l'usine sait en produire.
Une soirée et une nuit belles - \r\nComme la liberté volée - \r\nÇa n'a pas de prix - \r\nMême pas celui de ma paie de nuit.
Parfois c’est rassurant comme un cocon - \r\nOn fait sans faire - \r\nVagabondant dans ses pensées - \r\n\r\nLa vraie et seule liberté est intérieure - \r\n\r\nUsine tu n’auras pas mon âme - \r\n\r\nJe suis là - \r\n\r\nEt vaux bien plus que toi - \r\n\r\nEt veux bien plus à cause de toi - \r\n\r\nGrâce à toi
La vraie et seule liberté est intérieure - Usine tu n’auras pas mon âme
Tâcher de raconter ce qui ne le mérite pas - \r\nLe travail dans sa plus banale nudité - \r\nRépétitive - \r\nDes gestes simples - \r\nDurs - \r\nDes mots simples.
Et puisse le temps qui efface tout ne pas me faire
oublier trop vite vos visages et vos voix
Vos noms et la noblesse de votre travail
Mes camarades
Mes héros
Je ne dois rien à l'usine pas plus qu'à l'analyse - \r\nje le dois à l'amour - \r\nJe le dois à la force - \r\nJe le dois à la vie.
L'usine est - \r\nPlus que tout autre chose - \r\nUn rapport au temps - \r\nLe temps qui passe - \r\nQui ne passe pas - \r\nÉviter de trop regarder l'horloge - \r\nRien ne change des journées précédentes.
Ma vie ne sera plus jamais la même depuis l’usine.
On ne quitte pas un sanctuaire indemne - \r\nOn ne quitte jamais vraiment la taule - \r\nOn ne quitte pas une île sans un soupir - \r\nOn ne quitte pas l'usine sans regarder le ciel.