Je ne sais s'il est vrai que les hommes de lettres se soient contentés jadis de distraire d'honnêtes gens. (Ils le disent du moins).
Ainsi, d'un texte «bien écrit» je puis supposer que l'auteur n'avait en tête que grammaire et que règles.
Qui veut tenter l'histoire de la poésie, du drame ou du roman depuis un siècle, trouve d'abord que la technique s'en est lentement effritée, et dissociée.
Au lieu d'une opinion subtile et nuancée emporte toujours quelque vague soupçon d'hypocrisie.
L'auteur de lieux communs cède à la puissance des mots, au verbalisme, à l'emprise du langage, et le reste.
Que deux époux se voient engagés pour toute une vie, quelle contrainte intolérable. Pourtant ce qu'exigeaient deux amoureux, avec force et dans leur vive liberté, c'était justement de s'engager pour toute une vie.
Qu'il s'applique donc à fuir - s'il ne les a d'instinct évitées - les expressions toutes faites, les fausses grâces, les fleurs.
Il existe une façon pratique d'éviter la contagion des maladies: c'est de supprimer les malades.
Les faits sont là: clichés, grands mots, lieux communs, les plus faciles à observer qui soient.
Il semble qu'il y ait eu un temps où les livres nous révélaient l'homme; tout au moins ils nous familiarisaient avec lui et nous portaient à sa hauteur - s'ils ne le dépassaient pas.
Je m'étonne chaque fois davantage de toute la fraîcheur et la vivacité qui viennent à nos sentiments sitôt purgés des idées et des raisons, avec quoi nous n'avons que trop tendance à les confondre.
Personne n'est jamais allé supposer d'un vase qu'il suffirait, pour l'emplir et le faire déborder, d'une seule goutte d'eau.
Chacun sait qu'il y a, de nos jours, deux littératures: la mauvaise, qui est proprement illisible (on la lit beaucoup). Et la bonne, qui ne se lit pas.
La peinture informelle apparaît certain jour de l'année 1910: c'est lorsque Braque et Picasso se mettent à composer des Portraits, où pas un homme de bon sens ne saurait distinguer des yeux, un nez ni une tête.
Il serait étrange que l'illusion ne jouât pas dans les jugements que portent les uns sur les autres des hommes de professions ou d'occupations différentes.
On dit que la fin justifie les moyens (elle les condamne tout aussi bien).
C'est au point que la conscience langagière d'un peuple doit s'employer, d'une action insensible mais têtue, soit à maintenir en valeur les termes dont elle use, soit à leur substituer de nouveaux termes qui fassent le même service.
Il est des mots qu'on aime répéter. Il en est d'autres que l'on craint. L'on évite (en temps de paix) le mot guerre: l'on dit plutôt défense nationale. Le mot dévaluation: l'on dit alignement monétaire.
Qui ne se voit humilié, parcourant le Dictionnaire des idées reçues ou tout autre recueil de clichés, d'y retrouver telle «pensée» (et le mot déjà en dit long) qu'il croyait avoir inventée; telle phrase qu'il disait jusque-là fort innocemment?
On sait bien que nous jugeons les hommes et qu'ils se jugent eux-mêmes, sur les succès, bon ou mauvais, comme s'ils avaient de tout temps préparé ce succès.
Le mot de Liberté, disait Novalis, a fait des millions de révolutionnaires. Sans doute: tous ceux pour qui la Liberté était le contraire d'un mot.
Il est bien vrai que Sade est monotone. L'Odyssée ne l'est pas moins, ni le Ramayana. Qu'est-ce que l'inspiration ? C'est d'avoir une seule chose à dire, que l'on n'est jamais fatigué de dire.
Du premier instant, une femme est pour nous toutes les femmes ; le seul Chinois que nous connaissions la Chine entière. L'esprit occupe à chaque instant tout l'espace dont il dispose.
Il y a longtemps que l'homme a trouvé tout ce qu'il importe de savoir. (C'est Hérodote qui le dit.) Oui, et sans doute tout ce qu'il n'importe pas de savoir. Et peut-être tout ce qu'il importe de ne pas savoir. Il faut donc continuer.
Il était d'ailleurs trop précieux et trop raffiné : l'un de ces poètes, à qui l'on voudrait dire : «Si j'étais huître, je ne cultiverais pas ma perle.»
Œuvres de Jean Paulhan
A demain, la poésieClef de la poésieDans la Préface des Contes de Noël DevaulxDe la paille et du grainDeux cent vingt-six lettres inédites de Jean Paulhan (1933-1967)Entretien sur des faits divers (1930)L'Art informel, dans la Nouvelle Revue française, mai 1961.L'AveugletteLa peinture cubiste (1990)La rhétorique renaît de ses cendresLe Bonheur dans l'esclavageLe Don des langues (1996)Le Marquis de Sade et sa complice, ou les Revanches de la pudeur (1951)Les Causes célèbres (1950)Les Fleurs de TarbesLes Fleurs de Tarbes ou La terreur dans les Lettres (1936-1941)Les Hain-Tenys Merinas (1913)Les Hain-teny mérinasLes Incertitudes du langage (1970)Lettre 345 (1946)